Créer sa boite après ses études, nouveau 3ème cycle ?

Ils sont de plus en plus nombreux à se lancer dans l'aventure entrepreneuriale pendant et à la fin de leurs études. En témoigne le nombre d'étudiants et jeunes diplômés prenant le statut national étudiant-entrepreneur (SNEE), passé de 637 à plus de 3500 en seulement 4 ans.

Ils sont de plus en plus nombreux à se lancer dans l’aventure entrepreneuriale pendant et à la fin de leurs études. En témoigne le nombre d’étudiants et jeunes diplômés prenant le statut national étudiant-entrepreneur (SNEE), passé de 637 à plus de 3500 en seulement 4 ans. Parfois attribué à une « Génération Même pas Peur », ce phénomène questionne les circuits classiques de l’insertion professionnelle, autant qu’il témoigne d’un changement de regard sur l’entrepreneuriat dans nos sociétés contemporaines.

Avant, on allait faire du conseil après ses études, mais ça c’était avant ?

Si l’imaginaire collectif a pu être nourri des succès de Steve Jobs ou Mark Zuckerberg, initiant leurs aventures entrepreneuriales sur les bancs de l’université, ils ont aussi longtemps fait figure d’exception. L’entrepreneuriat était encore récemment perçu comme une option risquée pour des jeunes diplômés, manquant d’expérience, de capital et de réseau. Plutôt que de passer à l’acte directement à l’issue de son cursus, l’entrepreneur à la Bouygues ou Lagardère construisait sa carrière dans de grands groupes, avant de lancer sa propre affaire. Même encore aujourd’hui, bon nombre de jeunes diplômés, surtout issus d’écoles de commerce et d’ingénieur, s’orientent vers les métiers du conseil, pour compléter leur cursus d’une connaissance fine des enjeux business et s’acculturer à une variété de problématiques organisationnelles. Appelé parfois le « 3eme cycle », le conseil a toujours été un métier où l’on est beaucoup entre jeunes, suivis et formés, avec des systèmes d’évaluation n’étant pas en complète rupture avec ceux de l’école.

Or, il semble que l’entrepreneuriat prenne aujourd’hui cette place dans les trajectoires professionnelles des étudiants et jeunes diplômés. L’entrepreneuriat chez les jeunes a d’ailleurs été érigé en priorité nationale en France, notamment suite aux Assises de l’Entrepreneuriat en 2013, statuant sur le défaut de culture entrepreneuriale et la nécessité de mettre en place des mesures pour y remédier. Les établissements d’enseignement supérieur ont rapidement intégré cet enjeu à leur offre de formation, qu’ils ont étoffée de modules, masters spécialisés ou incubateurs accompagnant de jeunes projets. À la Station f, le campus de startups crée par Xavier Niel en 2017 à Paris, plusieurs grandes écoles de commerce et d’ingénieurs françaises telles qu’HEC, l’EDHEC ou encore l’INSEAD ont installé leurs flagships et développé de véritables programmes d’accompagnement à la création d’entreprise. A l’échelle nationale, le réseau Pépite France forme et accompagne les étudiants et jeunes diplômés dans le contexte de l’enseignement supérieur sur l’ensemble du territoire français.

La multiplication de ces dispositifs visant à favoriser et accompagner la création d’entreprise étudiante a eu pour effet principal de rendre celle-ci accessible à une population plus large. Si les cursus en management et d’ingénieurs demeurent les plus représentés dans bon nombre de ces dispositifs, on y observe une plus grande diversité d’étudiants, notamment au sein du réseau Pépite France, qui touche autant les grandes écoles que les universités. Surtout, la création d’un statut national étudiant-entrepreneur et la possibilité d’être accompagné gratuitement au sein de son établissement a permis à beaucoup de concilier études et expérience entrepreneuriale, sans prendre de risque disproportionné. Ce n’est en effet pas pour rien si Steve Jobs ou Mark Zuckerberg ont eux-mêmes abandonné leurs études pour monter leurs entreprises… Au contraire, beaucoup de ces dispositifs offrent même aux jeunes diplômés de conserver leur statut étudiant, la sécurité et les avantages qui lui sont associés. Le cabinet de conseil EY a d’ailleurs poussé la logique jusqu’à la conception en 2015 du programme Jump’Start, afin de continuer à capter le segment d’étudiants d’école de commerce et d’ingénieur attirés par la création d’entreprise. Il offre ainsi la possibilité de travailler à 50% de leur temps sur un projet entrepreneurial, tout en rejoignant les équipes d’EY et en se formant aux métiers du conseil. Il assure ainsi à ces nouvelles recrues la sécurité d’un CDI et l’accès à un réseau de professionnels en interne pour développer leur entreprise.

L’ « école de l’entrepreneuriat », une nouvelle voie d’insertion professionnelle ?

Entreprendre pendant ou juste après ses études apparaît désormais finalement plus sûr et moins engageant qu’au terme d’une carrière de plusieurs années dans le salariat. C’est en effet parce qu’ils n’ont pas grand chose à perdre et tout à gagner que beaucoup de jeunes diplômés se lancent dans l’aventure entrepreneuriale. Beaucoup s’appuient d’ailleurs sur des logiques de ressources typiquement étudiantes pour développer leur projet : bourses étudiantes, jobs étudiants ou encore aides parentales. Plus généralement, ils continuent de s’inscrire dans un style de vie estudiantin, marqué par l’absence de salaire et un pouvoir d’achat modéré, conduisant à des arbitrages sur leurs dépenses (manger des pâtes, déjeuner au CROUS…), dans l’attente de générer un revenu. Cela les pousse d’ailleurs à redoubler d’ingéniosité dans le développement de leur projet, déployant des logiques d’échanges de compétences, de bootstrap et de « débrouille ».

C’est aussi ce qui participe à ancrer ces entrepreneurs en herbes dans une posture apprenante, dans la continuité de leurs années d’études. Créer sa boite peut désormais en constituer un prolongement, comme un service civique, un VIE ou une année de césure. Beaucoup mettent d’ailleurs en valeur l’apprentissage permis par leur expérience entrepreneuriale, allant parfois au-delà de leur formation initiale. Travailler sur un projet entrepreneurial est en effet une occasion de développer des connaissances et des compétences dans des secteurs et coeurs de métiers multiples. Cela requiert également du porteur de projet des qualités aujourd’hui prisées sur le marché du travail, telle que l’autonomie, la prise d’initiative ou encore la créativité. Dès lors, même en cas d’échec du projet, ces jeunes diplômés se sentent suffisamment armés pour rebondir, y compris pour postuler à des positions salariées que leur formation initiale ne leur aurait pas permis d’atteindre. L’expérience entrepreneuriale peut même aller jusqu’à s’inscrire dans une stratégie délibérée de revalorisation de leur CV.

Ces logiques ont été rapidement intégrées dans les programmes d’accompagnement ciblant les étudiants et jeunes diplômés. Le terme « campus de startups », utilisé dans pour décrire la Station f, rappelle d’ailleurs qu’il est avant tout un lieu d’apprentissage. Il n’est pas rare que ces dispositifs s’articulent autour de « promos », reconstituant l’environnement et l’ambiance d’une classe. Les participants y sont encouragés à suivre des ateliers de formation et à se nourrir les uns les autres de leurs expériences, en partageant leurs échecs et leurs réussites autour de moments de convivialité. Un fort esprit de promotion s’instaure généralement entre les équipes entrepreneuriales, inscrites dans des logiques d’entraide et de team building. En cela, l’expérience proposée n’est pas en rupture fondamentale avec ce qu’ont pu connaître ces jeunes entrepreneurs dans l’enseignement supérieur, en particulier dans les écoles de commerce et d’ingénieur.Si l’entrepreneuriat s’envisage donc aujourd’hui comme une alternative sérieuse au travail salarié chez les jeunes diplômés, cela est avant tout dû à la structuration d’un véritable écosystème d’accompagnement favorisant leur accès à la création d’entreprise. Il est désormais devenu facile et peu risqué d’entreprendre à l’issue de ses études, quand cela ne constitue pas finalement un élément de différenciation sur le marché classique du travail. La question n’est donc peut-être pas tant de savoir si l’entrepreneuriat attire désormais plus que le conseil que de déterminer quels types d’étudiants et de jeunes diplômés sont réellement touchés par ces dispositifs… Au risque de passer à côté d’une partie importante de la population étudiante, qui ne sort pas nécessairement d’écoles de commerce ou d’ingénieur.