Emmanuel Abord de Chatillon : du bore-out au bullshit jobs

Professeur des Universités à l’IAE de Grenoble

Un temps présenté comme une nouvelle menace au travail, le bore-out ou "le travail sans activité" a surtout été une mode médiatique. Emmanuel Abord de Chatillon, professeur des Universités à l’IAE de Grenoble, fut l’un des premiers à dénoncer cette imposture. Pour lui, l’ennui au travail n’est pas là où on l’on croit.

Un temps présenté comme une nouvelle menace au travail, le bore-out ou “le travail sans activité” a surtout été une mode médiatique. Emmanuel Abord de Chatillon, professeur des Universités à l’IAE de Grenoble, fut l’un des premiers à dénoncer cette imposture. Pour lui, l’ennui au travail n’est pas là où on l’on croit.

En quoi la notion de bore-out au travail vous paraît-elle une imposture ?

E.A.de C. Ce qui est une imposture est de présenter le bore-out comme un phénomène massif qui toucherait d’une manière importante toutes nos organisations, ce qui est totalement faux ! Le bore-out n’a été en fait qu’une mode médiatique sans fondements… Présenter le bore-out comme un phénomène massif ne reposait sur aucune donnée scientifique sérieuses. À titre d’exemple, il était indiqué que le bore-out touchait 30% des salariés français et que la situation était particulièrement grave en France… alors que le chiffre de l’étude utilisée comme caution indiquait que les 30% concernait non pas des personnes s’ennuyant à en être malade au travail, mais des chômeurs déclarant s’ennuyer. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. De plus, en regardant cette étude, on constate que les chômeurs allemands s’ennuient encore plus. Là est l’imposture. En revanche, l’ennui reste une question très intéressante et importante.

Que sous-tend selon vous ce discours autour du bore-out ?

E.A.de C. Si cette idée saugrenue a eu du succès, c’est aussi parce que, à la suite de périodes où la presse a beaucoup parlé de stress, de harcèlement et de burnout, cette vision venait compléter un panorama sur la santé au travail en semblant rééquilibrer le propos autour de l’idée que les individus au travail ne souffriraient pas seulement d’une activité oppressante, intense et parfois violente, mais aussi d’une absence d’activité. Il s’agissait aussi par ce biais, et dans une perspective plus idéologique, de remettre en cause les organisations publiques, et une soi-disante sous-occupation généralisée des fonctionnaires. Les enquêtes que nous avons effectué sur le sujet depuis quatre ans montrent d’ailleurs qu’il y a des personnes qui s’ennuient dans la plupart des organisations et pas plus dans le secteur public que dans le secteur privé, mais aussi qu’ils sont loin d’en souffrir systématiquement. Il y a peu ou pas de lien, selon les contextes, entre mal-être au travail et ennui.

Y-a-t-il des métiers plus concernés par l’ennui que d’autres ?

E.A.de C. Oui, dans nos études, les pompiers par exemple sont nettement plus sujets à l’ennui que les salariés du privé qui eux-mêmes souffrent plus de l’ennui que les employés de mairie, mais les cadres ne s’ennuient pas moins que les employés du privé. Une surprise également au sein d’une grande institution muséale, ce ne sont pas les gardiens qui s’ennuient le plus, mais les personnes de l’accueil et de l’informatique.

L’ennui est-il lié à une question de qualification ?

E.A.de C. Non, c’est plutôt une question de sens du travail et de collectif de travail. Mais attention, l’ennui n’est pas forcément négatif pour le travail. On estime qu’il favorise la réflexion et la créativité !

Parler d’ennui renvoie donc plutôt aux notions de sens donné à son travail ?

E.A.de C. Bien sûr ! C’est l’intérêt du travail plus que la charge de travail qui joue sur l’ennui. On peut être très occupé et s’ennuyer d’une manière terrible… Mais attention, quand on parle de sens du travail, il s’agit avant tout d’un sens local, construit sur l’activité concrète de l’équipe de travail plus qu’un sens général que porterait nos organisations.

Les “bullshit jobs” s’inscrivent-ils dans ce constat ou sont-ils une autre imposture médiatique ?

E.A.de C. Il s’agit plutôt d’une catégorisation sociologique qui a le mérite de nous donner à voir les limites de nos modèles. Les bullshit jobs décrivent un ensemble de métiers qui semblent d’une inutilité totale. Mais j’avoue préférer l’idée de”planneurs” : ces professions, décrites par Marie-Anne Dujarier (1), de salariés de haut niveau qui passent leur temps à penser et contrôler l’activité de ceux qui n’ont pas le droit de penser leur métier que pourtant ils connaissent mieux que personne. Nos sociétés ont promu un modèle de réussite qui entraîne une large population de “bons élèves” vers des études qui conduisent à des métiers dont le sens est totalement absent. C’est nos organisations et notre société qui sont malades de leur incapacité à comprendre le travail et son utilité sociale. 

(1) “Le Management désincarné, enquête sur les nouveaux cadres du travail” (éditions La Découverte – 2015) de Marie-Anne Dujarier, sociologue du travail et des organisations au Cnam-CNRS

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.