Benoit Mercier : de la banque d’affaire à la société de conseil en M&A sur une péniche

Interview

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Benoit Mercier : de la banque d’affaire à la société de conseil en M&A sur une péniche

24 mars 2022

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Benoit Mercier
     
     
Fondateur de Tao Partner

Benoit Mercier a travaillé pendant plus de 10 ans en banque d’affaires avant de sauter le pas et lancer sa propre société de conseil en M&A : TAO PARTNER.

https://www.tao-partner.com/

« Je crois avoir réellement trouver une sorte d’harmonie, une paix de l’esprit […]. Je travaille chaque jour afin de tenter de faire grandir cet équilibre même s’il est parfois déstabilisé par les doutes. Cette phrase professionnelle est vraie, l’aventure humaine que je vis est passionnante. Elle est de loin la meilleure décision que j’ai prise ».

Benoît, tu as travaillé pendant plus de 10 ans en banque d’affaires dans un des symboles de l’institution financière française avant d’opérer un changement majeur en lançant ta propre société de conseil en M&A sur une péniche ? Quel a été le moteur de ta volonté de changement ?

Mon changement de vie professionnel ne s’est pas fait du jour au lendemain. Tout marchait à l’époque très bien pour moi : j’étais dans les bons, les " Talent Program ", ils m’avaient sélectionné pour un executive MBA et comptaient sur moi… mais je ne me retrouvais plus dans l’équation que j’avais alors dans les mains.

Tout d’abord, les perspectives dans l’équipe dans laquelle j’évoluais à l’époque étaient peu enthousiasmantes et proposaient peu d'évolution. Ce n’est pas seulement une histoire d’argent mais plutôt un manque de reconnaissance et cela m’a fatigué : si ce que je fais est si utile, il faudrait que cela se passe différemment. En revanche, si mon travail ne sert à rien, ou est moins utile que ce que je crois, il faut que je fasse autre chose. A ceci s’ajoutait un contexte managérial très intense. J’etais entouré de gens techniquement très fort mais au quotidien, les choses n’étaient pas toujours simple ! J’ai de la chance de plutôt bien gérer la pression au travail. Par conséquent, au lieu de subir ce stress, cela a eu l’effet inverse chez moi : une sorte de lassitude s’est installée. J’avais parfois l’impression de pédaler dans le vide.

Industriellement enfin, je m’y retrouvais moins. Mon métier était d’acheter des compétiteurs pour les agréger et les ajouter à ce que nous faisions déjà. Puis au fur et à mesure les choses ont changé et j’avais donc pour mission de prendre des participations dans des plus petites structures et des startups. Ce genre de structures a besoin d’agilité, de soutien, de capitaux et d’être cadrées parfois, mais elles n’ont en revanche pas besoin de l’artillerie lourde et des gros process politiques. Or il est arrivé que nous prenions une part minoritaire de ces startups et pour autant elles ne pouvaient rien faire sans nous. Ce procédé a aidé certaines boites mais en a grandement ralenti d’autres. Je ne m’y retrouvais plus.

Tous ces facteurs mis bout à bout faisaient que, peu à peu, mon environnement professionnel n’avait plus de sens pour moi. J’avais l’impression de m’éteindre. Le paradoxe est très étrange : j’étais au top de ma vie, de ma forme et pourtant j’avais vraiment l’impression de me perdre. Alors au bout d’un certain temps, je me suis dit "c’est bon, ça suffit" et j’ai démissionné, je n’avais pas de chômage, je n'avais rien. J’avais l’espoir de trouver quelque chose de rapide mais je n’avais aucune piste. A ce moment-là, je voulais changer de contexte, de manière de faire, d’approche, mais tout en continuant à faire un peu le même métier. J’ai alors tenté une expérience dans une superbe boutique M&A en vue de faire la même chose ailleurs. Or, mon activité les obligeait à s’ouvrir sur un autre écosystème et cela n’a pas fonctionné. Au bout de quelques mois, d’un commun accord avec le fondateur, je suis parti, une nouvelle fois sans option.

Mon départ correspond peu ou prou au moment où mon fils ainé, est né, il y a 3 ans et demi maintenant. Je suis parti et mon enfant avait 4 mois.

Quel timing ! Qu’as-tu fait alors ?

Le hasard des choses fait qu’à ce moment-là, deux clients m’avaient récemment appelé pour me demander un conseil. Je leur ai proposé un accompagnement. En modélisant, j’ai constaté que cela pourrait presque faire une année de salaire si les deux projets se passaient bien dans mes rêves les plus fous ... Je me suis alors dit que c’était un peu idiot de ne pas essayer ! Je me suis donc lancé, j’ai rencontré beaucoup de gens et d’autres dossiers sont arrivés. J’ai recruté une première personne pour m’aider alors que techniquement la boite n’était pas créée ! Peu à peu les choses ont commencé à se structurer et aujourd’hui Tao Partner, a eu deux ans en février 2022. J’ai à ce jour embauché 6 CDI. Nous serons 9 dans les 6 prochains mois.

Avais-tu toujours eu l’envie de créer quelque chose à toi ou ta boutique de M&A est le pur fruit d’une opportunité saisie ?

J’ai toujours eu envie de monter des boites. J’ai toujours adoré en discuter avec des copains, faire des business plan ensemble, cela m’a toujours passionné. Mais ce qui est rigolo c’est que j’ai monté 50 boites dans ma tête qui n’ont pas vécu plus de deux semaines et pour lesquelles je n’ai jamais déposé de statuts et paradoxalement, la boite que j’ai créée est la seule que je n’ai jamais essayé de monter.

J’évoquais lors d’une autre interview que l’on fantasme souvent des nouvelles vies, or, dans la réalité, cela ne se passe jamais exactement comme imaginé. Il faut avoir le lâcher prise suffisant pour accepter que le plan ne se passe pas comme prévu. Qu’en penses-tu ?

Oui exactement ! Avec le recul, je suis convaincu qu’être entrepreneur, cela se constate plus que cela se décrète. Il est chose aisée de décréter ou se revendiquer "entrepreneur", il en est une autre de constater que rétrospectivement, ce que tu as fait s’apparente à de l’entreprenariat ou à une aventure entrepreneuriale souvent bien éloignée de l’idée que tu avais au départ. C’est quelque chose que j’ai appris durant ces trois dernières années et je trouve cela très puissant.

Je me situe au début d’un parcours qui est très enthousiasmant mais qui peut s’arrêter dans un an ! J’essaie de faire des choses qui ont l’air de faire du sens et qui actent nécessairement un changement par rapport à ce que je faisais avant. Toutefois, je ne sais pas quelle est la qualité et la durabilité de ce projet. Si le futur ne devient pas ce que je suis en train de construire, les étapes par lesquelles je suis passé acteront le changement de manière fondamentale, c’est certain.

Lorsque tu t’es lancé dans ton projet entrepreneurial, ton fils était tout petit. Il faut un certain courage se lancer dans de pareilles circonstances ! Quels freins, quelles peurs a tu dû dépasser pour te lancer ?

Effectivement mon fils avait 4 mois. Oui, bien sûr, il y avait des peurs mais je crois que la détermination et l’envie de créer était plus grande. Toutefois, je ne les minimise pas à postériori et j’ai d’ailleurs toujours des peurs.

Le jour où j’ai quitté mon ancien boulot, je me suis vraiment demandé comment j'allais gérer sans salaire, quelles seraient mes perspectives, et même socialement, qu’allait-il se passer ?

J ’évoluais dans un écosystème unique, j’avais un salaire assuré, j’étais au contact de ceux qui prenaient des décisions, je parlais au Comité de Direction d’une boite qui embauche 15000 personnes et qui fait 3 milliards d’euros. Même si ce n’est pas le plus important, je ne retrouverais probablement jamais cet environnement. Il en va de même pour les gens qui m’entourent, ma famille, mes amis ... même si le décorum n’est pas le vrai sujet, je me suis néanmoins interrogé.

Quant à mon fils, cela peut paraître étrange, mais selon moi, ce que l’on pense être un risque objectif : un enfant, n'est paradoxalement pas le plus difficile. J’ai de la chance d’avoir un écosystème (famille, amis) qui pouvait nous aider un petit peu. Aujourd’hui en France, un enfant, petit, cela peut aussi ne couter pas grand-chose. Lorsqu’on ne gagne pas sa vie, la crèche ne coute rien alors qu’attendre 20 ans pour changer de vie, quand l’enfant a grandi et qu’il faut lui payer son école de commerce et la vie qui va avec, là c’est une autre histoire.   

Je crois que la principale leçon que je retire de mon aventure, c’est un rapport au risque. Lorsque tu te dis que l’argent, les perspectives et le côté socialement attractif des grandes structures ne sont pas les choses les plus importantes, que tu n’en as plus rien à faire de les perdre, tu deviens inarrêtable. Je me disais à l’époque "que de toute façon, tôt ou tard, j’allais me vautrer …" je préfère que cela arrive maintenant plutôt que lorsque j’aurai 50 ans avec un niveau de vie qui absorbera 100% de mon salaire. J’ai donc pris ce risque en décidant que mon projet serait peut-être petit mais qu’il serait à ma façon !

Mais qu’il n’y ait pas de mal entendu, ce que je suis en train de décrire, c’est ce qui a marché pour moi, ce n’est pas un modèle de vie ou une vérité absolue. Beaucoup de personnes sont très heureuses sans entreprendre ou sans changer de vie. Ils sont heureux dans ce qu'ils sont en train de construire, dans le confort et la sécurité financière et psychologique de ce que cela peut leur procurer. En ce qui me concerne, cela ne faisait plus de sens. Je recherchais une sorte d’intensité et je ne m’y retrouvais plus.   

Je suppose que le processus de changement de vie n’a pas été rose tous les jours, as-tu eu des phases de doute ?

Oui, il y a eu des moments difficiles. Durant certaines périodes plus rien ne passait financièrement et, en parallèle de cela, je travaillais pour des clients sur des deals où des centaines de milliers voire des millions d’euros étaient en jeu. Il faut vivre au quotidien avec cette sorte de schizophrénie.

Toutefois, aujourd’hui, le projet est suffisamment enthousiasmant à mes yeux pour que, même en me remémorant les heures les plus noires, et il y en aura probablement encore, je ne regrette en rien ma décision. Je n’ai jamais regretté d’avoir quitté mon ancien job alors que sur le papier tout était écrit.

T’es-tu senti soutenu, par ta famille, tes amis ?

Oui énormément. Je crois que sans cela j’aurais peut-être réussi à me lancer mais très différemment. Par ma femme, tout d’abord évidemment, qui me soutient depuis le début dans cette aventure et ce, malgré tous les sacrifices que cela a pu engendrer. Elle est le témoin imposé de cette aventure. Il n’y a pas de filtre, si je rentre le soir avec mes problèmes, elle se les partage alors qu’elle ne les a pas vécus. Le lendemain, elle vivra mes doutes et mon stress. Tout cela lui est imposé. Malgré cela, elle m’a toujours soutenu et je bénéficie de son recul sur bien des sujets.

Mes amis ensuite. J’ai la chance d’avoir un groupe d’amis très proche que je connais depuis tellement longtemps qu’ils sont finalement comme des frères avec qui j’ai grandi. C’est un sentiment quasi familial où l’on se retrouve comme on est, sans artifice. Si tu arrives avec tes problèmes, tu repartiras sans doute avec mais entre-temps, il y aura eu de l’écoute véritable et de la bienveillance. Cette bienveillance m’a énormément aidé car je n’ai jamais eu le sentiment d’être jugé.

Et enfin, d’autres rencontres ou par exemple, des entrepreneurs avec qui je partage mes locaux. Nous passons nos journées ensemble. Lorsque cela va bien, on le fête, lorsque cela va moins bien, on se soutient. Cela m’aide énormément au quotidien.

A propos de locaux, tu as évolué professionnellement pendant de nombreuses années dans le symbole de l’institution financière française avant de lancer ta propre "boutique financière" sur une péniche. Avais-tu (consciemment ou inconsciemment) dans ta démarche une volonté de rompre ou bousculer les codes ?

Il y a en effet un côté décalé au fait de faire des opérations financières sur une péniche alors que c’est un métier formel. En réalité, cette histoire de péniche est assez inattendue et le fruit d’un concours de circonstances. A l’époque, avec les deux entrepreneurs que j’évoquais, nous cherchions des locaux dans Paris et nous avons trouvé 250m2 de péniche à Levallois. Le jour de la visite, un wakeboard passait derrière et on s’est rendu compte qu’il y avait un roof top à équiper. Il n’y a pas eu beaucoup d’hésitations.

Néanmoins, c’est marrant que tu évoques ce point car je n’avais jamais réfléchi à cela comme cela. Mais en réalité, je crois que tu as raison car cela résonne sur autre chose, sur l’ADN de cette boite. Aujourd’hui je suis convaincu que les clients que nous accompagnons en ont assez de ce formalisme apparent. Ce qui a de la valeur à leurs yeux, c’est l’intensité et l’envie que tu vas mettre dans leur projet. 

Aujourd’hui par exemple, je ne porte plus de costume, cela semble être un détail mais en fait pas tant que cela. Pour convaincre, je ne propose plus 90 slides sur lesquelles les jeunes auront bossé tout le we mais des pitchs très synthétiques de 15 à 20 pages. Nous ne faisons pas tout et nous l’affirmons dès le début. En revanche, nous nous battons comme des diables sur chaque projet. Ce que j’explique à mes équipes c’est que l’excellence c’est un benchmark, c’est le niveau 0 dans le métier dans lequel on est. Si tu y mets du cœur et de l’envie, cela a de la valeur aux yeux des gens et ce, même pour les clients les plus formels. Aujourd’hui nous sommes assez fiers car 100% de nos clients demeurent nos clients. La péniche est une anecdote mais elle révèle qui nous sommes. 

Quels conseils pourrais-tu donner aux personnes qui sont au bord du gué de leur vie professionnelle mais qui hésitent à passer le pas ?

Nous évoluons dans un milieu où l’entreprenariat est érigé en modèle. Seule la réussite passe par là et je crois que l’on a tort. Parfois certaines personnes veulent changer mais pour de mauvaises raisons. Si l’argent ou le succès sont les principaux drivers, ils risquent d’être très déçus. Une boite coute une fortune à monter sur tous les aspects : se faire connaitre "c’est cher", prendre des gadins "c’est cher"...

Ce que j’essaie d’expliquer aux personnes qui ont envie de se lancer, c’est le rapport au risque que j’évoquais précédemment. Se lancer dans l’entreprenariat est une aventure vis-à-vis de soi dont le véritable driver doit être l’envie. La vie est un continuum, ce sont des cycles. Ce qui marche bien aujourd’hui ne marchera plus à un moment. Donc il faut faire quelque chose qui a suffisamment de valeur à ses propres yeux, quelque chose dont on peut être fier, qui mérite d’être essayé et raté peut-être mais cela vaudra le coup de l’avoir raté en le faisant.

Les personnes qui sont sur le point d’y aller n’ont pas besoin de conseils mais d’être inspirées. En ce qui me concerne, lorsque j’étais sur le point d’y aller, ce n’était plus rationnel, c’était une envie de faire qui est plus forte que tout. Au bord du gué, si une personne se demande "quelles sont mes options de repli", "comment repartir en arrière au cas où sans avoir trop perdu", je crois qu’il pourra manquer le supplément d’âme qui fait qu’elle pourra réussir. Lorsque je parle de réussite, je ne parle pas d’argent. La réussite est subjective et on peut très bien réussir en ayant peu d’argent, peu de client. Si ton modèle de réussite est de pouvoir être où tu veux le lundi à 15h, c’est selon moi une forme de réussite.

Selon toi, "changer de vie" : est-ce changer ou est-ce se rapprocher de son identité véritable, de son « MOI profond » en opposition à son "MOI social" (normes sociétales, à certaines attentes de son entourage, etc..) ? Autrement dit, changer de vie est-ce changer d’identité ou plutôt la trouver ? Que penses -tu de cela ?

Je partage volontiers l’idée de trouver son MOI véritable, trouver une véritable forme d’harmonie. Lorsque je tournais en rond dans mon ancien job, je n’étais plus aligné avec moi-même. Plein de micro-marqueurs me le faisaient ressentir, dans mon humeur bien sûr, mais également mon rapport à moi-même et autres (rapport avec ta famille, tes amis). Tout se passait un peu moins bien. Je crois avoir réellement trouver une sorte d’harmonie, une paix de l’esprit même si paradoxalement, au quotidien, j’ai une charge mentale énorme. Je travaille chaque jour afin de tenter de faire grandir cet équilibre même s’il est parfois déstabilisé par les doutes ou les peurs. Cette phrase professionnelle est vraie, l’aventure humaine que je vis est passionnante. Elle est de loin la meilleure décision que j’ai prise.