Capucine Andrade : de la finance à la thérapie

Interview

Cette interview fait partie du dossier :
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Capucine Andrade : de la finance à la thérapie

3 février 2022

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Capucine Andrade
     
     
Thérapeute et responsable de la formation chez AEMD

Après 10 ans en finance dans le secteur des matières premières, Capucine Andrade a radicalement changé de cap. Capucine est désormais thérapeute et formatrice AEMD. Elle est également en charge de l'Ecole AEMD.

https://www.aemd.ch/fr/

"Je dirais que c’est comme un morceau de musique : je m’exprime désormais dans la bonne tonalité. C’est comme si j’avais joué une partition toute ma vie, toujours un peu à côté et là, tout d’un coup, j’ai changé de portée et désormais il n’y a plus de dissonance »

Capucine, tu as travaillé pendant plus de 10 ans en finance dans le secteur des matières premières avant d’opérer un virage à 180 degrés en devenant thérapeute AEMD ? Parle-nous de ton parcours, comment passe-t-on de la finance de tonnes de cacao à la consultation de thérapeute ?

Le changement est en effet radical mais il est le fruit d’un long processus. Tout ce qui touche à psychologie au sens large m’a toujours interpellé. Déjà avant le Bac, je souhaitais faire psycho à la fac. J’en avais alors parlé à mes parents qui m’avaient regardé avec des yeux écarquillés en me disant quelque chose de l’ordre de : « Alors oui c’est intéressant mais tu avais aussi cette idée merveilleuse de faire une hypokhâgne, pourquoi ne pas t’orienter vers cette voie » ? Première tentative... A Sciences Po, je me suis lancée dans un Master de finance, sans grande conviction. J’ai commencé ma vie professionnelle en banque, dans les matières 1ères agricoles, ce qu’on appelle les « soft » dans le jargon du trading : cacao, café, etc... A cette époque, j’ai eu la chance d’avoir un boss inspirant, un ancien rugbyman qui avait le sens de l’humain et savait comment manager ses collaborateurs.

Puis mon mari a été recruté par Samsung en Corée. Nous avions comme projet de partir en expatriation, je l’ai suivi sans même réfléchir. Cette expérience fut extraordinaire par plein d’aspects, personnels notamment, notre fille est née là-bas mais elle fut également extrêmement déstabilisante pour moi. J’ai cherché du travail pendant plus d’un an et je me voyais toujours rétorquer que mon expertise était « geographicaly misplaced », que je devais aller travailler à Shanghai, à Hong-Kong... J’ai fini par abandonner. Avec le recul, durant ces années j’étais en plein « bore out » : je m’ennuyais énormément probablement parce que je n’étais pas suffisamment nourrie de contacts humains.

Ce manque de contact humain fut-il, selon toi, le moteur de ta volonté de changement dès votre retour à Londres ?

Oui mais cela ne s’est pas opéré tout de suite. Je voulais mûrir mon projet, mais il fallait payer les factures alors j’ai retrouvé un job dans les matières premières, côté logistique cette fois. Je suis ensuite rapidement tombée enceinte de notre deuxième enfant, et rapidement virée une fois cette grossesse annoncée… Cela a été le déclic : la finance, les matières 1ères, cet environnement hyper normé dans lequel il n’y a pas de femmes, que des hommes blancs d’un certain âge, et où l’on n’a pas de responsabilités avant d’avoir des cheveux blancs, je ne m’y retrouvais plus. Je n’y avais plus ma place.

Une fois virée, je me suis souvenue de ce que je préconisais à tout le monde : lorsqu’on on veut changer de boulot, il faut rencontrer des gens ; l’idée étant d’être inspiré par un profil, une activité, un mode de vie et trouver ainsi l’impulsion qui fera bouger. « Parlez-moi de vous » c’est la question que j’ai posée à tout un tas de gens de mon 2ème voire 3ème cercle sans avoir une idée précise de là où je voulais aller.

A plusieurs reprises, lors de ces rencontres, on m’a dit, "c’est bizarre, on se connait peu mais lorsque je te parle d’un problème au boulot ou perso, tu tombes toujours juste. Tu ne veux pas devenir coach ?" Cette idée a commencé à faire son chemin même si je n’étais pas très emballée par ce que je comprenais du coaching. Puis il y a eu ce moment lunaire, à un dîner. On me demande mon avis sur quelque chose et l’on me répond "c’est marrant, c’est exactement ce que m’a dit mon coach ». La même scène se repasse quasi à l’identique quelques semaines plus tard. Je finis donc par demander : " Qui est ce coach ?" C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de David Démann.

Lors de notre première rencontre, il m’a posé une question toute simple mais néanmoins essentielle : "qu’est ce qui t’intéresse : est-ce résoudre une situation conjoncturelle ou est-ce aller creuser plus loin afin de résoudre potentiellement des choses qui pourraient être plus structurelles ?" ? Ce fut le déclic. Lorsqu’il m’a expliqué ce qu’était la Méthode AEMD, j’ai tout de suite percuté que ce "truc là" était ce que je cherchais !

Je travaillais sur moi depuis longtemps et avais déjà essayé pas mal de choses. J’avais vu un psychiatre un peu par hasard, qui m’avait parlé uniquement de ma petite enfance et de mon histoire familiale, et m’avait envoyée travailler en parallèle avec une autre psy spécialisée en TCC, qui, elle, ne souhaitait pas travailler sur d’éventuelles causes mais uniquement sur mon comportement au quotidien. Ces approches fonctionnaient en parallèle, sans le moindre croisement malgré mes demandes. Cette absence de lien entre les pratiques m’interpellait : comment pouvaient-ils comprendre que ce que j’avais vécu enfant impactait l'adulte que j'étais devenue s’ils ne se parlaient pas ? Comment un travail sur mes comportements actuels pouvaient-il être en profondeur si on ne s’intéressait jamais aux causes.

Pour la première fois, en discutant avec David Démann, enfin, j’étais face à quelqu’un qui me disait qu’il y avait une autre manière de faire, une autre voie et que ce lien était possible dans le même cursus thérapeutique. Ce fut l’illumination et de manière totalement instinctive je me suis dit que je voulais devenir thérapeute AEMD. Je me suis donc lancée sans savoir en quoi consistait cette formation. Je savais juste que j’avais trouvé la bonne méthode et que je voulais m’en servir.

Qu’est-ce que l’AEMD ? En quoi est-ce différent du coaching ?

L’AEMD (pour Analyse Emo-comportementale Méthode Démann) est une méthode thérapeutique alliant la rencontre des théories cognitives et comportementales, des fondamentaux de psychanalyse ainsi qu’un travail novateur sur la matière émotionnelle. La méthode a aussi son pendant corporate : en entreprise, les thérapeutes AEMD AT WORK accompagne les chefs d’entreprises, managers et cadre dirigeants.

AEMD AT WORK est une réelle alternative au coaching en entreprise en ce qu’elle constitue un véritable outil participatif de transformation des stratégies de l’humain en entreprise (RH, management, raison d’être …). Toutefois, je n’ai aucune envie de dénigrer ce dernier. Le coaching peut être très performant dans certaines situations et a notamment le grand mérite d’exister pour des personnes réticentes à l’idée de se faire accompagner par des thérapeutes. Néanmoins, le contrat de coaching répond à une question avec l’idée que le coach est là pour apporter une réponse.

Selon moi, une autre voie est possible dans la sphère professionnelle. Bien souvent, les clients viennent en séance avec une demande spécifique, simple en apparence mais en réalité, le problème est bien plus profond. Le travail en AEMD et ce, même dans la sphère professionnelle, n’a pas seulement pour vocation de répondre à la question initialement posée mais de résoudre un état d’être et/ou des blocages relevant bien souvent de la sphère personnelle qui empêchent d’évoluer de manière fonctionnelle dans la sphère professionnelle.

Concrètement, comment s’est passée cette phase de transition entre tes deux boulots ? Entre tes deux vies professionnelles ?

Cette phase de transition fut intense et j’ai vraiment tiré sur la corde. Mon choix était fait mais pour des questions essentiellement financières, j’ai dû, une nouvelle fois, trouvé un job à la City, toujours dans les matières premières. Retour à quasiment la case départ mais cette fois, tous les mois, pendant deux ans, je me suis formée à la Méthode AEMD sans rien dire à ma nouvelle boite. Ce rythme impliquait des allers-retours à Paris qui empiétaient sur mon travail à Londres et m’obligeait à prendre des jours des congés réduisant d’autant mes vacances en famille avec mes enfants à l'époque en bas âge.

J’ai parfois senti que certaines personnes de mon équipe soupçonnaient quelque chose. J’étais alors très partagée entre le fait d’être transparente ou de garder secrète ma formation. Cet écartèlement entre les deux ne fut pas simple à gérer pour moi. Je pense que la question de la transparence vis-à-vis de l’employeur actuel se pose pour toutes les personnes cherchant à se reconvertir. En ce qui me concerne, j’ai clairement senti que je devais garder cela secret, que je n’avais pas l’espace pour partager mes envies de changements.

Aussitôt diplômée Thérapeute AEMD, j’ai très vite eu mes premiers patients. Là, ce fut une autre paire de manche ! Je ne pouvais pas arrêter mon job dans la finance pour des raisons là encore financières mais aussi parce que je devais gérer mes propres problèmes de légitimité.

Changer de vie passe aussi par s’autoriser le changement et se sentir légitime dans sa nouvelle profession. A cette période, j’avais l’impression de mener une double vie. Je finissais mon travail à la City, je traversais Liverpool Street, je montais les escaliers et là il fallait que je sois « thérapeute ». Cela me demandait un changement d’énergie gigantesque. Mais, pour la première fois de ma vie, lorsque je rentrais à la maison, je ne me plaignais pas de mon boulot. C’est ce qui fait bouger, c’est là que tu te dis "je suis au bon endroit".

T’es-tu sentie soutenue dans ton changement de vie ? Par ta famille ? Tes amis ?

J’ai l’immense chance d’avoir un mari qui m’a toujours soutenue dans ma démarche. Il a baigné toute sa vie dans une culture anglo-saxonne et avait une perception des choses très différente de la mienne : "Mais écoute si tu te plantes on s’en fiche, arrête d’être franco-française, l’échec fait partie de la vie ». Il m’a aussi incroyablement épaulée en n’ayant de cesse de me répéter qu’il était fier de moi, même lorsque le quotidien était compliqué et lorsque la fatigue brouillait les cartes.

Ma mère a également compris tout de suite. A défaut de me dire "c’est génial" car ce n’est pas trop dans son tempérament, elle m’a soutenue par des tas de petites attentions, en me faisant immédiatement confiance et elle m’a également incroyablement facilité la vie d’un point de vue logistique.

En revanche, pour le reste de ma famille, la situation fut plus compliquée. L’image du "psy" demeure assez dévalorisée. Lorsque j’ai dit que j’intervenais aussi en entreprise, c’est un peu mieux passé mais j’ai néanmoins eu le droit à un "quel gâchis" lorsque j’ai décidé de quitter la banque. J'ai dû aussi assister aux réflexions dirigées vers mon mari, en ma présence "je ne comprends pas comment tu peux autoriser un pareil caprice..." Cela donne le ton. Il en va de même pour une grande partie de mon ancien monde professionnel, qui ne comprend toujours pas. Pour la plupart, aller chez le psy c’est pour les fous…

Ces réticences m’ont permis de m’affranchir du regard des autres ou plutôt de conscientiser combien ce regard comptait pour moi. Effectivement, le fait de pas être soutenue par la majorité de mon entourage ne fut pas évident pour moi. La construction de sa légitimité passe aussi par s’affranchir du regard des autres, parvenir à se dire qu’être heureux de ce qu’on fait suffit, que l’on n’a pas besoin de la validation ni de son milieu, ni de sa famille, ni de qui que ce soit.

Comment pourrais-tu décrire ce sentiment d’avoir enfin la conviction d’être à la bonne place, d’être au bon endroit ? D’avoir enfin trouver quelque chose qui t’anime ?

Je dirais que c’est comme un morceau de musique : je m’exprime désormais dans la bonne tonalité. C’est comme si j’avais joué une partition toute ma vie, toujours un peu à côté et là, tout d’un coup, j’ai changé de portée et désormais il n’y a plus de dissonance. J’ai enfin trouvé l’intensité que je cherchais. Elle est pour moi dans le lien, dans l’humain. J’ai trouvé une méthode que j’aime transmettre à mes patients mais aussi aux élèves thérapeutes, c’est ce qui m’anime au quotidien.

Es-tu fière d’avoir eu le courage d’assumer un choix de carrière « non conventionnelle » ? Es-tu fière de ton choix ?

Je n’ai pas vraiment accès à l’émotion fierté. Si on me le demande, je peux me connecter à moi-même et me dire que je suis fière de moi mais instinctivement ce n’est pas quelque chose que je me dis. En revanche, mon choix va au-delà de cela, je me sens désormais complétement à ma place. Je ne me pose même plus la question de la fierté ou du courage.

Quels conseils pourrais-tu donner aux personnes qui sont au bord du gué de leur vie professionnelle mais qui hésitent à passer le pas ?

Je dirais que changer de voie, c’est accepter que cela ne prenne pas les formes qu’on avait en tête au départ. Je leur dirais que c’est un chemin et que ce chemin n’est pas figé. Le projet doit mûrir et se moduler au fur et à mesure de ses expériences de vie, des gens qu’on rencontre. Je leur dirais que dans la recherche d’un nouveau boulot, on n’a jamais exactement ce qu’on cherchait dans la manière dans laquelle on le projetait. Souvent quand quelque chose bloque, lorsqu’on refuse de se plier à une évolution à laquelle on n’avait pas pensé, c’est souvent parce que cela vient taper sur une peur. En ce qui me concerne, cela venait taper sur le fait que je ne me sentais pas capable de faire cela, je ne me sentais pas légitime.

A titre personnel, je pensais que j’allais développer peu à peu ma patientèle avec des séances face à face. Or, en réalité, la crise sanitaire a complètement bouleversé ma manière de procéder.

S’il n’y avait pas eu de Covid et que l’on m’avait demandé si je consultais par téléphone, j’aurais répondu non. Je n’aurais même pas questionné cette éventualité. Or, la crise sanitaire m’a obligée à me poser la question. Effectivement, ce n’est pas comme cela que je voyais les choses mais, en réalité, la vraie question à se poser est : est-ce que cela va dans le bon sens ? Est-ce que cela va vers quelque chose dans lequel je me vois ou pas ?

Lorsque David m’a proposé de rejoindre la structure pour être en charge de l’École AEMD, j’ai freiné des quatre fers "non, non, d’abord il faut que j’assume ma légitimité, que je sois thérapeute ». Aujourd’hui quelqu’un qui viendrait avec les mêmes affres qu’étaient les miennes, je lui dirais "vas-y fonce, il faut y aller, il faut tout prendre, si tu te plantes, ce n’est pas grave ». En réalité, cela vient nourrir ton discours, ton positionnement intérieur et, au final, ta légitimité.