Fabrice Bonnifet : "Climat, les entreprises doivent accélérer"

Directeur développement durable & QSE du Groupe Bouygues

"Les entreprises qui n’auront pas défini, dans les deux ans, une stratégie carbone en phase avec les objectifs de l’Accord de Paris, vont agoniser avant de disparaître. Elles seront lâchées non par leurs clients mais par les investisseurs. L’excuse qui consiste à dire "nous pouvons polluer car nous créons des emplois et de la richesse", ne tient plus".

Directeur développement durable & QSE (qualité-sécurité-environnement) du Groupe Bouygues, Fabrice Bonnifet est aussi Président du Collège des Directeurs du Développement Durable (C3D). Retour, en sa compagnie, sur la crise actuelle, les évolutions de son métier et sur ce qu’il appelle de ses vœux : la transformation rapide des modèles d’affaires des entreprises. 

Comment se porte la RSE à l’heure de la crise sanitaire ?

Certains ont pensé qu’elle allait revenir à la place qu’elle occupait au début des années 2010 où elle était considérée comme la plus importante des choses secondaires. Mais, force est de constater qu’elle est devenue un sujet stratégique. Les dérèglements climatiques, de plus en plus graves et fréquents, ne passent plus inaperçus ; les populations commencent à prendre peur, à juste titre, et la finance mondiale s’empare des questions environnementales. Enfin, chacun le sait : il n’y aura pas de vaccin contre le changement climatique.

La finance verte a en effet le vent en poupe. De quoi changer la donne ?

Les investisseurs ont compris que la “fête” du gaspillage est finie. Ce n’est pas une question idéologique mais mathématique. Les entreprises prédatrices de ressources vont gagner moins d’argent parce qu’il y aura moins de ressources facilement accessibles. Enfin, la réglementation les contraint de plus en plus à investir dans des entreprises vraiment “green”.

Elles existent ?

Les entreprises contributives, auxquelles je consacre un livre à paraître en avril, sont malheureusement peu nombreuses. Citons Interface,  Favi ou encore Pocheco. Ceci dit, les investisseurs ne regardent pas, à ce jour, l’existant mais le potentiel des entreprises à se transformer. L’enjeu actuel n’est donc pas d’être totalement « green » mais d’être crédible pour y parvenir en termes de plan d’actions et de modèle d’affaires. Ainsi, les entreprises qui n’auront pas défini, dans les deux ans, une stratégie carbone en phase avec les objectifs de l’Accord de Paris, vont agoniser avant de disparaître. Elles seront lâchées non par leurs clients mais par les investisseurs. L’excuse qui consiste à dire “nous pouvons polluer car nous créons des emplois et de la richesse”, ne tient plus.

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Quelles autres parties prenantes poussent l’entreprise à évoluer ?

Après les investisseurs, je placerais les collaborateurs notamment les moins de 35 ans qui savent que l’avenir ne sera pas un long fleuve tranquille. Les clients commencent à se réveiller sensibilisés, entre autres, par le travail de longue haleine des scientifiques, des ONG et des associations qui agissent comme des lanceurs d’alerte. L’Etat arrive en dernière position : il ne fait pas grand chose assailli par l’actualité et les enjeux de court terme. Il faudrait réinventer la démocratie du temps long.

La loi Pacte n’est pas, à vos yeux, une avancée significative ?

Il ne fallait pas proposer aux entreprises de devenir sociétés à mission mais l’imposer. Il faut des obligations, l’humain est ainsi fait. La loi Pacte, qui est une bonne loi sur le fond, ne concerne, de fait, qu’un petit club d’entreprises. Or l’enjeu aujourd’hui, c’est le passage à l’échelle.

Bouygues a-t-il l’intention de devenir entreprise à mission ?

Ce n’est pas à moi d’en décider. Nous travaillons à l’heure actuelle sur le déploiement de notre stratégie climat. C’est notre priorité et cela devrait être celle de toutes les entreprises. L’heure n’est plus à améliorer ses pratiques. Il faut reconfigurer, par des changements profonds, les modèles d’affaires carbonés pour viser, via des étapes intermédiaires, la neutralité carbone.

Que devez-vous changer ?

Tout. Nous souhaitons diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, qu’elles soient directes, indirectes ou générées par nos clients-utilisateurs. Pour y parvenir, nous devons changer de modèle constructif, lancer de nouveaux produits ou encore miser sur de nouveaux métiers come le génie écologique. C’est un énorme chantier.

L’heure est aussi aux renoncements pour vous, comme pour d’autres…

Oui, Total va devoir tôt ou tard arrêter de vendre du pétrole, Danone renoncer aux bouteilles en plastique, les constructeurs automobiles au Diesel et nous, nous devons trouver des alternatives au béton. Les produits phares, condamnés à mort, sont légions. L’heure est à l’innovation frugale.

Dans ce contexte, que devient le directeur du développement durable ?

Pendant longtemps, sa mission a consisté à s’assurer de la conformité de son organisation aux nouvelles exigences réglementaires et à répondre aux sollicitations des agences de notation extra-financière. Cette posture, essentiellement défensive, visait à faire « moins mal ». Aujourd’hui, la fonction se rapproche des directions de l’innovation et de la stratégie pour rechercher, en mode collaboratif, des nouvelles solutions de business compatibles avec les enjeux de longs termes de la transition écologique.

Quelles compétences pour y parvenir ?

Les compétences relationnelles restent essentielles, mais elles évoluent vers toujours plus de capacité à expliquer, à entraîner et à donner envie. Le directeur du développement durable, c’est le bouffon du roi. Il n’a, en interne, aucun pouvoir décisionnel. Son seul pouvoir est celui d’influencer et de convaincre.

Quels sont, pour vous, les principaux obstacles au changement ?

Ils proviennent de la structure des coûts. Tout est en effet un problème de comptabilité. Or tant que l’on n’aura pas mis au passif du bilan les sommes nécessaires pour protéger et préserver les ressources et les écosystèmes naturels utilisés pour faire du business, cela sera compliqué. Là-encore, il faut prendre en compte les enjeux de long terme et les recommandations des scientifiques. Les organisations doivent par ailleurs miser sur des systèmes de management plus responsabilisants où les collaborateurs peuvent prendre des risques et innover plus librement. Ce n’est pas gagné.

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Optimiste ?

Non. Nous sommes très forts pour organiser des conventions et faire de beaux discours mais il faudrait passer plus vite de la réflexion à l’action. Les entreprises doivent accélérer. N’attendons pas, pour agir, la prochaine canicule qui tuera plus de monde que le Covid n’en a tué en un an. D’autant que les solutions existent pour faire autrement dans tous les domaines, excepté celui de l’aviation civile. C’est la seule bonne nouvelle.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.