Hugues Ferreboeuf : "La sobriété numérique doit devenir un principe d’action partagé"

Polytechnicien, ingénieur du corps des Mines

Augmenter la durée de vie des équipements peut faire baisser l’empreinte carbone mais on sait aujourd’hui que "la clé d’entrée est dans les usages beaucoup plus que dans l’efficacité énergétique"

Directeur associé de Virtus Management, Hugues Ferreboeuf est reconnu comme l’un des grands experts de l’articulation entre transitions numérique et climatique. Ce polytechnicien, ingénieur du corps des Mines, a notamment dirigé en 2018 le rapport “Lean ICT, Pour une sobriété numérique” du think tank The Shift Project. Une sobriété numérique ? Mais pourquoi, et comment ? Explications.

Quel est l’impact environnemental de la transition énergétique ?

La consommation énergétique directe du numérique, c’est-à-dire l’énergie de fabrication et d’utilisation de l’ensemble des équipements – serveurs, réseaux, terminaux – augmente de 9 % par an. Alors que l’intensité énergétique du PIB mondial décroît de 1,8 % chaque année, celle de l’industrie numérique augmente a contrario de 4 % par an. La part du numérique dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre a augmenté de moitié depuis 2013, passant de 2,5 % à 3,7 %. Bref, la transition énergétique participe aujourd’hui davantage au dérèglement climatique qu’elle n’aide à le prévenir.

Comment expliquer cette forte poussée de la consommation énergétique du numérique ?

Elle a des origines multiples. Mais on peut identifier quatre sources principales : l’explosion du smartphone, la multiplication des périphériques d’usage quotidien, l’essor de l’internet des objets industriels (IoT), et l’inflation volumétrique de la data. Côté usages, le gros point noir est sans doute la vidéo (Skype, streaming, etc.), à l’origine de plus de 80 % de la croissance du trafic internet. Visionner durant dix minutes une vidéo disponible dans le Cloud induit une consommation d’énergie équivalente à celle de 200 ampoules électriques pendant le même temps, ou égale à l’écriture et l’envoi de 250 emails avec pièce jointe de 1 Megaoctet.

Peut-on infléchir la tendance ?

Les travaux que j’ai pilotés pour the shift Project montrent qu’il est possible de ramener l’augmentation de l’empreinte énergétique du numérique de 9 % à 1,5 % par an. Cela suppose que la sobriété devienne un principe d’action partagé par la puissance publique, les organisations privées et les citoyens. Il faut que, tous ensemble et chacun avec ses moyens propres, nous soyons en capacité de repenser l’utilité sociale et économique de nos comportements d’achat et de consommation d’objets et de services numériques. 

Quel peut être ici le rôle des entreprises ?

La tertiarisation de l’économie conjuguée à la transition numérique a pour conséquence une forte croissance (plus de 30% dans les activités de services) de la contribution des activités numériques au bilan carbone des entreprises. Celles-ci peuvent d’ores et déjà initier des mesures simples leur permettant d’agir sur la demande et la consommation numériques.Augmenter la durée de vie des équipements d’un salarié peut faire baisser d’un  tiers leur contribution à l’empreinte carbone. Augmenter la part de smartphones “pro-perso” dans le parc professionnel peut générer une diminution des émissions annuelles embarquées associées au parc de terminaux professionnels de 37%. Favoriser l’échange de documents bureautiques via une plateforme partagée peut minorer les consommationsde 40%.Lesdémarches de type Green IT mises en œuvre depuis quinze ans au sein des directions des systèmes d’information (DSI) ont permis de faire progresser la maturité des entreprises. Mais elles restent centrées sur l’optimisation de la performance énergétique des équipements, des architectures, des applications et des services numériques. Or, on sait aujourd’hui que la clé d’entrée est dans les usages beaucoup plus que dans l’efficacité énergétique. 

Pourquoi ?

Parce qu’une stratégie uniquement basée sur l’amélioration de l’efficacité génère inévitablement des effets rebond, autrement dit une augmentation globale de la consommation. Ces effets rebonds sont systématiquement sous-estimés. Un exemple. Admettons – ce qui n’est pas acquis – que le télétravail soit une solution pour faire baisser les émissions. Les entreprises vont dès lors en encourager la pratique. Le développement du télétravail va générer une demande croissante d’outils de visioconférence et les industriels vont concevoir des solutions plus efficientes sur le plan énergétique. Le problème, c’est que ces technologies seront très vite détournées vers des usages différents de ceux pour lesquels ils ont été conçus : streaming en 3D, jeux en réalité virtuelle… Résultat : une multiplication significative des facteurs d’émission. 

Êtes-vous optimiste ?

L’un des freins à la sobriété numérique tient au fait que l’intuition commune ne permet pas de discerner les impacts environnementaux de la transition numérique, que l’on présente par ailleurs prioritairement comme un levier de réduction de la consommation d’énergie dans un grand nombre de secteurs. Et le cloud, en rendant invisible une grande partie des supports matériels aux usages, a accentué ce phénomène. Face à l’enjeu, il s’agit de repenser Internet pour concevoir un nouvel écosystème numérique dont la dynamique économique n’est pas purement portée par une explosion des volumes. La 5G va constituer à cet égard un test sans doute décisif. Allons-nous nous laisser porter par une logique accrue de voracité énergétique ou bien allons nous nous décider à franchir le pas vers la sobriété ?

Propos recueillis par Muriel Jaouën

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