JOBS FOR HUMANITY : "Viser un monde du travail plus représentatif de la société, offrant des opportunités toujours plus égalitaires"

Interview

JOBS FOR HUMANITY : "Viser un monde du travail plus représentatif de la société, offrant des opportunités toujours plus égalitaires"

5 juillet 2022

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Générer la rencontre entre des talents issus de communautés atypiques et des employeurs soucieux de donner un sens à leur recrutement, telle est la vocation de l’ONG JOBS FOR HUMANITY. En proposant les candidatures de réfugiés, personnes en situation de handicap, personnes en situation de réinsertion ou encore mères isolées et en les guidant dans leurs démarches professionnelles, JOBS FOR HUMANITY agit concrètement pour une diversité réelle dans le monde de l’entreprise.

Interview croisée de :

Roy BALADI, fondateur et CEO de JOBS FOR HUMANITY & Karen KARAM, directrice du Board de JOBS FOR HUMANITY.

Parlez-nous de vos parcours respectifs et de ce qui vous a amenés tous deux à créer JOBS FOR HUMANITY ?

Roy : Je vis au Liban, j'y ai grandi et ai passé les 22 dernières années aux États-Unis dans le secteur du recrutement et spécifiquement la technologie du recrutement. Il y a 2 ans, mon pays a fait faillite et j’ai décidé de lancer une plateforme baptisée « jobs for Lebanon » ayant pour vocation de faire appel à tous les expats du Liban pour embaucher des libanais au Liban. Les sociétés avaient quasiment toutes fermées et les opportunités étaient très rares et complexes à trouver. Puis, lors de l’explosion à Beyrouth, en août 2020, je me trouvais à moins d'un kilomètre du port. Le choc extrême de cette journée a révélé une évidence en moi : dès le lendemain j'ai décidé de dédier complètement ma vie à cette cause. J’ai quitté mon travail afin de travailler à plein temps pour les personnes issues de communautés qui sont moins représentées dans la société et dans le monde du travail. Dans cette démarche, j’ai décidé d’élargir la cause en passant de « Jobs for Lebanon » à JOBS FOR HUMANITY.

Karen : Je suis née au Canada mais j'ai grandi au Liban que j'ai ensuite quitté à l'âge de 20 ans pour habiter à Montréal. Curieuse de découvrir la culture européenne, j’ai décidé en 2014 de poursuivre mes études en France, à l’ESSEC où je me suis spécialisée en « leadership and diversity ». Cette thématique me passionnait déjà, c’était ma voie d’entrée pour un métier en ressources humaine. La même année, j’ai été moi-même atteinte de handicap qui est survenu soudainement. A 25ans, j'ai perdu une partie importante de mon ouïe, j'ai dû gérer cette maladie tout en cherchant du travail. Très rapidement je me suis questionnée sur le fait de savoir si je devais mentionner ce handicap lors des entretiens. Je me suis rapidement rendu compte que cet aveu me fermait des portes professionnellement et changeait radicalement ma relation avec les recruteurs. Cette expérience m’a profondément marquée.

En 2020 durant la pandémie, j'ai rencontré Roy dans le cadre de Jobs for Lebanon. Lors de l’explosion, je me trouvais également à Beyrouth. Selon moi, il y a vraiment eu un avant et un après cette explosion. Ensuite, l’envie d’agir, de créer un projet empreint de sens m’est apparu comme une évidence. J’ai donc rejoint Roy dans son projet JOBS FOR HUMANITY.

Avez-vous décidé d’axer votre plateforme autour de communautés spécifiques ? Quelles sont-elles ?

Roy : Notre plateforme est dédiée à différentes communautés :

Les réfugiés (Job for Refugees) – les personnes mal ou non voyantes (Jobs for the blind) – les personnes neurodivergent (Jobs for neurodivergent) – Les personnes en réinsertion (Jobs for returning citizens) – les mères isolées (Jobs for single mums).

Quelles sont les valeurs qui vous animent ?

Roy : Personnellement, je trouve que les personnes qui passent par des difficultés et qui arrivent à en sortir sont incroyablement remarquables. Cette expérience leur confère une faculté à se focaliser sur la vie et à devenir plus éclairées sur les priorités qu’ils souhaitent lui donner : Aimes-tu ce que tu fais ? Es-tu enthousiaste chaque matin ? Ces questions devraient tous nous guider. Par ailleurs, les personnes exclues ou ayant connu l’adversité, développent, selon moi, des valeurs d’empathie et de valeur du travail que tu ne retrouves que très rarement chez des personnes qui n’ont pas connu de telles difficultés. Lorsqu’on répète pendant des années à une personne qu’elle ne vaut rien et qu’un jour une opportunité professionnelle se présente, ces dernières vont s’impliquer et travailler dur car elles savent que cette opportunité ne se représentera pas. Pour eux rien, n’est pris pour de l’acquis.

 Karen : J'aime imaginer un monde du travail qui ressemble à notre société, un monde ouvert à tous qui s'ajuste aux différences, avec une ouverture d'esprit, une adaptation constante.

Une phrase en anglais qui me parle beaucoup : « Lower the barrier not the bar » (« baisser les barrières mais pas le niveau ») voilà la valeur qui m'anime, viser un monde du travail plus représentatif de la société, offrant des opportunités toujours plus égalitaires

Concrètement, comment se matérialise le soutien que vous apportez à ces personnes ? Quels outils leur offrez-vous pour faciliter leur insertion professionnelle ? Combien de profils sont désormais accessibles sur votre plateforme ?

Roy : Nous recensons désormais 82 000 candidats sur notre plateforme et plusieurs centaines de recruteurs. Concrètement, notre action se dirige vers deux types de profils : les recruteurs et les candidats.

Les recruteurs : notre premier objectif va être de les former car il existe un gap énorme entre la richesse que procure la diversité au sein d’une structure et la réalité du marché : même les services RH qui ont envie de bien faire n’ont parfois pas les outils, les ressources et l’expertise nécessaire. C’est pourquoi notre action a pour but de former les recruteurs aux méthodes spécifiques à adopter pour certaines catégories de personnes. A titre d’exemple : comprendre la réalité d’un réfugié est nécessaire pour définir le type de questions qu’il conviendra de poser, pour appréhender correctement un CV nécessairement différent de ceux qu’ils ont l’habitude de lire, etc. Cette formation est disponible en ligne sur la plateforme. A ce titre, nous avons réuni de nombreux experts dans différents domaines. Le but est de leur faire découvrir qu’avec une petite adaptation de leur part et un peu d’ouverture d’esprit, ils ouvrent la porte de leur entreprise à de très nombreux talents. Les communautés avec lesquelles nous travaillons constituent un potentiel énorme pour les entreprises.

Les candidats ensuite : notre rôle consiste à les accompagner sur des aspects extrêmement pratiques : par le biais de formation mais également grâce à une plateforme d’entre-aide, le tout totalement gratuitement.

En plus de diriger les candidats vers les offres qui nous semblent opportunes en fonction de leurs compétences, nous venons en effet de lancer une formation spécifique, mise en place par des experts, pour aider les candidats dans plusieurs domaines et notamment : adapter son cv en fonction des pays et des parcours, comment se positionner sur le marché…

La plateforme d’entraide ensuite : la technologie nous permet dispenser, partout dans le monde, de l’aide par un système de délégation à des professionnels bénévoles locaux. Nous utilisons le logiciel Discord afin de créer une communauté d’entraide où chaque personne peut manifester son besoin spécifique auprès d’un professionnel quel que soit l’endroit où elle se trouve. Cette entraide est concrète et passe par des actions aussi variées que des cours d’apprentissage de langue, du soutien social à une personne sortant de prison, de l’aide aux mères élevant seules leurs enfants, etc.

D’ici un an, nous souhaitons que 50.000 personnes fassent partie de cette communauté d’entraide.

"En changeant les mentalités dans une société, on change en réalité la Société"

Diriez-vous que, par votre action, loin d’aider les seules communautés dont vous vous occupez, vous participez à « guider » le monde de l’entreprise vers plus d’humanité et d’acceptation de l’autre ? Qu’en somme, en accompagnant ces personnes, vous accompagnez la société tout entière ?

Roy : Selon moi, nous avons l'opportunité d'arriver à faire évoluer la société dans son ensemble. En travaillant sur ce projet, je me suis rendu compte que les recruteurs occupaient une position véritablement particulière dans notre société. En effet, ils peuvent devenir les leviers d’amélioration globale… En changeant leur manière d’aborder les problématiques, en les formant et en ouvrant leurs esprits, il est sans doute possible de changer le monde entier !

Le raisonnement est très simple, en embauchant une personne issue d’une communauté, le recruteur change la vie du candidat au premier chef mais il contribue indirectement à change la vie de toute une famille en lui redonnant espoir et des perspectives d’intégration dans la Société. Les répercussions d’un tel changement sont énormes : insertion sociale, baisse du niveau de pauvreté, baisse du niveau de criminalité, baisse du chômage, retour de la dignité …Si par notre action, à notre échelle nous réussissons à modifier les mentalités, nous pouvons alors rêver une véritable évolution de la Société. "En changeant les mentalités dans une société, on change en réalité la Société".

Karen : J’ajouterais juste que depuis la pandémie, le monde du recrutement et des RH a beaucoup changé et la recherche de sens dans leur travail devient de plus en plus centrale. On constate que cette situation amène de plus en plus de recruteurs à travailler avec nous et à se mettre en contact avec ces candidats parce qu’ils comprennent l’enjeu et l’intérêt personnel et sociétal à remettre sur le marché du travail une personne qui en a besoin … Cette action donne du sens à leur réalité professionnelle.

« La notion de quota, sans vouloir la critiquer ne peut être une réponse miracle et doit s’inscrire dans une politique bien plus globale »

En France, la lutte contre les discriminations passe également par la législation avec la mise en place de quotas… Ce type de politique vous semble-t-elle bénéfique, nécessaire ou contre-productive ? D’autres modèles, à l’étranger vous semblent-ils plus convaincants et performants ?

Karen : C’est en effet le grand débat en la matière… en fait, selon moi, le problème est infiniment plus large et ne peux se résoudre par une simple notion de quotas. La problématique du rapport à l’autre et de l’acceptation de la différence doit se régler bien en amont au niveau de l’éducation des jeunes et des moins jeunes. La notion de quota, sans vouloir la critiquer ne peut pas être une réponse miracle et doit s’inscrire dans une politique bien plus globale. L'entreprise peut devenir un des maillons de cette chaine de l’évolution des mentalités : en investissant du temps et de l'argent dans la sensibilisation à ces problématiques et en formant sur ces sujets… Dire qu’il « faut » embaucher 4 personnes en situation de handicap pour atteindre le quota ne fait pas rêver, en revanche former les gens afin qu’ils comprennent la richesse humaine que peut leur apporter un handicapé dans son équipe me semble faire beaucoup plus de sens.

Roy : Je citerais 3 modèles dans 3 continents différents :

  • Aux États-Unis, on parle de « race », de « gender », de disability status » et de « veteran status ». Sur ces 4 critères, il existe des quotas très spécifiques. Les recruteurs doivent demander à tous les candidats s'ils viennent d'une de ces 4 communautés et communiquer cette information au gouvernement et, si le gouvernement remarque une répartition « non équitable » en les « cases » alors il y a des sanctions.
  • En Afrique du Sud, le débat se place sur le terrain de la couleur de peau : blanc ou noir. Les entreprises sont contrôlées sur ce critère et sanctionnées en cas d’absence de quotas…
  • En Hollande, on parle de « people who are distant from the labour market » : « personnes éloignées du monde du travail »… Cette notion me semble faire beaucoup plus de sens. Par ce biais, on dépasse la notion de genre, de couleur de peau ou de statut social… Le critère devient bien plus humain : les quotas s’attachent à des notions bien différentes et englobent infiniment plus de minorités telles que les aveugles, les réfugiés, les handicapés, les seniors, les anciens prisonniers… en un mot toutes les personnes qui ne sont pas dans une situation favorable sur le marché du travail. Sur ce fondement, l’État va aider concrètement les entreprises dans leur démarche. Ainsi, si une entreprise décide d’embaucher, par exemple, un neuro divergent qui, en fonction de son particularisme, ne peut travailler que 60 % du temps légal, l’État va compenser pour compléter son salaire sans le faire peser sur l’entreprise. C’est pour moi un modèle magnifique, un modèle dont le Monde devrait s’inspirer.

Au cours de notre première rencontre, une phrase nous a particulièrement marquée : « Les gens les plus extraordinaires sur Terre sont issues de ces communautés », on sent chez vous un véritable attachement quasi « viscéral » à la lutte contre la discrimination, pensez-vous qu’il s’agit d’un des plus grands maux de l’humanité ?

Roy : Selon moi, être humain, c'est être quelqu'un qui considèrent ses semblables comme son égal mais avec ses propres backgrounds. Être curieux de l'autre, éprouver un véritable intérêt pour l’autre, par son histoire, prendre conscience des parcours parfois sinueux et difficiles de chacun, cela me semble être la définition de l’humanité. Les gens les plus extraordinaires sur terre, ce sont des gens qui viennent de ces communautés… Einstein était réfugié, Newton était neurodivergent, Sergey Brin, le créateur de Google est réfugié, Steve Jobs est un enfant adopté, Elon Musk qui se lance à la conquête de l’espace est neurodivergent, Barack Obama est le fils d’une maman élevant seule son enfant… Quand on pense à toutes ces personnes et aux millions d’anonymes qui ont dû se battre pour s’en sortir, on réalise à quel point cette lutte a généré en eux une grande force et a fait naître d’incroyable talents. 

Karen : Lorsque j’en parle autour de moi, je me rends compte que nous en sommes finalement tous conscients mais que nous manquons de ressources pour faire changer les choses et aider. C’est le but de notre mission, aider à faire de petits changements pour, de manière exponentielle, par le réseau, redonner espoir à beaucoup de gens.

Pensez-vous que les problématiques spécifiques rencontrées par les différentes communautés auxquelles vous vous êtes donné mission d’apporter assistance sont les mêmes quelle que soit la zone géographique ?

Karen : Les étapes sont presque les mêmes dans bien des domaines. Prenons le cas des réfugiés : ils fuient tous un pays parce qu’ils sont en danger, ils vont ensuite passer du temps à essayer de comprendre ce qu'ils peuvent faire et ce qu’ils n’ont pas le droit de faire dans un autre pays, quel qu’il soit. Par ailleurs, ils vont souvent se heurter à la barrière de la langue de la même façon, les questions de leurs compétences vont aussi se poser de la même façon : par exemple le diplôme d’un médecin syrien ne sera pas reconnu en France. Ainsi, comment reprendre mes études ? Y ai-je droit ? Mon diplôme est-il reconnu ? Partout, le choc culturel est ressenti de la même manière.

Selon moi, la majorité des problématiques sont universelles et le reste tient spécifiquement au pays dans lequel on se trouve. Ces problématiques sont universelles et notre action nous permet d’aider un maximum de communautés.

Roy : Nous apportons également des spécifiques et très concrètes comme, par exemple, en adaptant les CV aux usages d’un pays Nos experts nationaux peuvent également apporter assistance aux personnes sur des questions administratives relatives aux diplômes, aux études, aux certifications et à tous les droits sociaux accessibles.

En outre, notre formation permet aux recruteurs d’apprendre à appréhender différentes communautés en prenant conscience de leur particularisme. Je prendrais l’exemple de la cécité : la vraie question fondamentale n’est pas de savoir si l’on est aveugle en France ou aux Etats-Unis, non la vraie question est de savoir si une personne est née aveugle ou si elle l’est devenue… c’est cet élément qui va déterminer beaucoup de choses dans la façon d’aborder cette personne.

Votre structure obéit à vos engagements. Vous nous avez confié travailler au sein de votre structure avec des personnes aux profils « atypiques ». Quelles richesses cette diversité apporte-t-elle à votre action et à votre vie professionnelle ?

Roy : Nous plaisantons en interne en nous disant que notre équipe c’est un peu « United Colors of Benetton ». En effet, 4 collaborateurs sont neurodivergents dont deux de nos programmeurs sont autistes, 4 sont des mères avec des enfants à leur charge, 3 sont réfugiés, 1 est fille de réfugié, 3 sont aveugles venant de 3 continents différents… La diversité dans notre équipe est magnifique… Magnifique car nous avons réussi ensemble à créer un outil qui, techniquement peut s'intégrer à toutes les ATS des entreprises, qui offre des formations dans le Monde entier dans une multitude de langues…

Je pense que notre équipe reflète notre combat.

Karen : L’équipe est d’une diversité exceptionnelle et c’est magique de constater que cela fonctionne. J'apprends beaucoup de tous ceux qui m’entourent, cette somme de talents me permet de demeurer dans une réalité qui me plait. Nous apportons tous quelque chose à l’autre par le prisme de notre différence. L’émulation est collective et contagieuse, nous sommes tous très motivés par la cause que nous défendons.

Nos lecteurs peuvent-ils vous aider et comment ?

Roy : Une manière très simple de nous aider serait, pour les lecteurs du média OCM, de présenter JOBS FOR HUMANITY à leur entreprise afin que ces dernières s’inscrivent sur la plateforme. Nous sommes en mesure d’offrir gratuitement la plateforme jusqu’à la fin de l’année pour les cinq premières entreprises qui nous contactent suite à la publication de cet article. Multiplier les entreprises françaises sur notre site va nous permettre de recruter toujours plus de bénévoles, d’offrir des formations aux recruteurs pour améliorer la qualité de leurs recrutements et permettre à des candidats d’accéder à de nouvelle offres concrètes d’emplois.

L’effet « boule de neige » est très important. Nos meilleurs ambassadeurs sont nos entreprises membres, en parlant de notre activité elles génèrent l’adhésion de nouvelles entités dans des secteurs variés, enrichissant mécaniquement notre influence.

Les lecteurs peuvent également s’inscrire à notre newsletter en visitant notre site : JOBS FOR HUMANITY  qui est également un levier pour promouvoir notre action ou nous contacter directement :

contact@jobsforhumanity.com

roy@jobsforhumanity.com

karen@jobsforhumanity.com