Léonie Sala : de la cosmétique aux bottes agricoles

Interview

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Léonie Sala : de la cosmétique aux bottes agricoles

20 janvier 2022

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Leonie Sala
     
     
Directrice marketing et digital chez UKAL ELEVAGE

Léonie Sala a évolué pendant 10 ans dans le domaine de la cosmétique en tant que chef de produit avant d'opérer un changement radical en termes de domaine d'activité. Léonie est désormais Directrice marketing et digital dans l'agro-équipement.

Léonie, tu n’as pas changé de métier en tant que tel mais tu as opéré un grand écart en termes de domaine d’activité en passant de la cosmétique au matériel d’élevage, comment s’est opéré ce changement ?

Effectivement, je n’ai pas changé de métier à proprement parler, je travaille toujours en marketing. En revanche, j’ai opéré un changement de vie radical, il y a 6 ans, en quittant ma vie parisienne et le grand groupe pour lequel je travaillais dans le domaine de la cosmétique. Je suis retournée en Alsace, région où j’ai grandi, pour travailler dans une PME dans le secteur de l’agriculture. En 15 jours, j’ai sauté du train de ma précédente vie, je me suis retrouvée sur le quai de la gare et je suis directement montée dans le train d’à côté sans vraiment réfléchir à tout ce que ce changement impliquerait. 

Quel a été le moteur de ta volonté soudaine de changement ?

Pendant presque 10 ans j’ai travaillé pour de grands noms de la cosmétique, j’ai adoré le début de ma vie professionnelle. J’ai appris énormément, rencontré des gens inspirants... J’avais alors un objectif : entrer dans un groupe, dont je tairais le nom, mondialement connu : le Graal de tout bon marketeur voulant travailler en cosmétique ! Je me suis battue pour y arriver. Une fois embauchée, ce fut la désillusion. Il y avait un monde entre ce que l’image que cette société renvoyait ainsi que la vision fantasmée que je m’en étais faite et la façon effective dont le travail s’articulait au sein de ma nouvelle équipe.

Cela a été la douche froide : j’idéalisais un poste dans une entreprise spécifique qui s’est révélé ne pas me correspondre du tout. L’ambiance de l’équipe dans laquelle je travaillais n’était pas sereine mais agitée. Nous étions désorganisés, on s’éparpillait. Nous travaillions tard le soir pour des tâches qui n’avaient pas de sens. Je me suis surprise à être dure avec les gens qui travaillaient avec moi ou avec les externes car j’étais sous pression : "Il est 23h, je dois changer la nuance du rose, réimprime tout et tu viens à minuit me ramener les boards car ma boss en a besoin demain matin". Absurde... Je culpabilisais ensuite. Éthiquement parlant aussi cela me posait un problème, nous gaspillions tellement d’argent !

Au quotidien, j’étais épuisée, stressée, micro managée. Mes tâches, et plus largement mes journées de travail, me paraissaient de plus en plus absurdes. On avait beau essayer de me faire comprendre le système afin de me faire entrer dans le moule, je me sentais à contre-courant de la matrice et assez seule dans cette remise en question. Cela n’avait plus de sens. Je n’étais pas à ma place.

Tu as alors décidé d’abandonner l’image fantasmée de cette entreprise ?

Je dirais que c’était même plus que cela. Un moment, il est devenu vital pour moi d’arrêter. Un jour, je me suis dit : "Si je reste, je vais péter un plomb", comme un instinct de survie en quelque sorte.

Je me rappelle m’être dit que je ne devais pas espérer que les choses changent, je devaismoi-mêmefaire en sorte que celles-ci changent. J’ai démissionné sans rien derrière. Je me rappellerai toujours du sentiment de libération que j’ai ressenti en sortant ce soir-là : je me suis sentie libre, forte et convaincue que j’avais pris la bonne décision.

Et tout est allée très vite ensuite ...

Oui, je pensais prendre du temps pour moi mais j’ai très rapidement été contactée pour un poste en Alsace, dans ma terre natale. J’ai été embauchée et 15 jours après ma démission éclair, je commençais chez UKAL à 500 km de mon appartement parisien !

Comment s’est passé "ce retour aux sources" ? Est-ce difficile de revenir vivre en Alsace, dans la ville où tu as grandi, un lieu si familier qui était peut-être devenu un peu étranger 10 ans après ?

Ce sont mes origines mais clairement, ce n’était plus "chez moi". J’éprouvais un sentiment étrange : les lieux m’étaient familiers et pourtant je me sentais étrangère. Je ne reconnaissais plus le nom des rues, certains endroits avaient changé. Mes amis d’enfance avaient pour certains emprunté d’autres routes que les miennes. Par ailleurs, je n’y avais pas prêté attention plus jeune mais le mode de vie n’était pas du tout le même qu’à Paris. J’ai mis beaucoup de temps à m’acclimater à un mode de vie plus provincial. Cela relève du détail mais ici les magasins ferment plus tôt, il y moins de lieux de vie, moins d’accès à la culture.

L’ambiance au sein de ma nouvelle boite était également très différente. A Paris, je n’évoluais que dans un microcosme majoritairement féminin ayant sensiblement le même parcours. Ici, je suis une des rares cadres de ma boite. J’ai désormais la chance de côtoyer au quotidien des métiers très différents du mien mais au début il a fallu s’adapter !

T’es-tu sentie soutenue dans ton changement de vie ? Notamment par tes amis ?

Honnêtement pas vraiment. A l’annonce de ma démission éclair, j’ai eu beaucoup de réactions négatives : "Mais tu es folle", "Que vas-tu faire après ?" "Tellement de gens rêvent d’y entrer et toi tu démissionnes comme ça"... J’ai dû me justifier, les gens ne comprenaient pas. Ce fut assez dur dans la mesure où j’avais l’impression que mon choix remettait en question l’image que certaines personnes avaient de moi : si je ne travaille plus là-bas, est-ce dire que je n’ai plus de valeur ?

Ensuite, comme je l’expliquais avant, tout est allé très vite. J’ai rapidement annoncé que je retournais vivre en Alsace travailler en marketing dans le secteur agricole. Ce fut le choc ! Autant ma "démission sur un coup de tête" pouvait passer aux yeux de mon entourage, autant là, à leurs yeux, je déraillais complètement ! Ces réactions m’ont fait énormément douter.

« En quoi faire du marketing pour une crème anti-ride a plus de valeur que de faire la même chose pour un agriculteur »

Je ne cherche pas à faire de généralités ni régler mes comptes mais, dans mon entourage, beaucoup de personnes n’ont pas cherché à comprendre. J’ai ressenti beaucoup d’incompréhension et de jugement : je quittais l’image prestigieuse de la marque pour laquelle je travaillais pour entrer dans une PME beaucoup plus rustique. Effectivement, le secteur de l’agriculture, les machines et le matériel agricole renvoient une image moins glamour que des fonds de teint et des crèmes anti-âge mais mon quotidien est tellement plus enrichissant. On m’a offert un vrai rôle dans cette entreprise, une vision stratégique. Mais cela, les gens ont eu du mal à l’entendre.

Beaucoup de gens projettent sur l’autre des attentes qu’ils ont pour leur propre vie. Il est peut-être parfois difficile d’être réellement dans l’écoute de l’autre, d’entendre ses aspirations, ses envie, de se mettre à sa place. Peut-être aussi que tu avais osé aller à contre-courant de la voie classique et que cela a pu faire peur ...

Peut-être... mais j’ai encore du mal à comprendre le jugement porté par mon ancien entourage professionnel ou même certains de mes amis : en quoi faire du marketing pour une crème anti-ride a plus de valeur que de faire la même chose pour un agriculteurqui nourrit la population ? Ces réactions m’ont permis de remettre en question l’échelle de valeurs des métiers dans la société. Pourquoi certains métiers sont plus valorisés que d’autres ? Qu’est-ce que le statut social ? Plus récemment, le Covid et notamment le premier confinement ont rebattu les cartes, tant mieux !

UKAL est une entreprise familiale fondée par tes grands-parents, ton oncle est le PDG. Bien que tu aies traversé le process normal de recrutement, est-ce difficile de trouver sa place lorsqu’on est la nièce du patron ?

Oui l’intégration a été un peu difficile mais aussi de mon propre fait. Je me suis mise beaucoup de pression. Je voulais prouver à mes collègues que je méritais ma place et gagner leur confiance. Alors, j’ai travaillé comme une dingue, fait des horaires à rallonge. J’ai fait le maximum pour comprendre ce nouveau secteur, comprendre leur métier. Le début fut intense et j’étais un peu en surchauffe.

Je pense que cela a pris quasiment deux ans avant que les gens ne me regardent pas avant tout comme "la nièce du patron". A ce titre, je suis toujours restée discrète sur nos liens familiaux. Ce n’est pas caché mais pas exposé non plus et je n’ai pas eu de traitement de faveur.

Te sens-tu légitime aujourd’hui ?

Oui ! Je suis rentrée au CODIR il y a un an, cela me donne de nouveaux challenges et m’oblige à adopter une vision globale d’entreprise. Ma position me permet de sortir de mon périmètre uniquement marketing ce qui n’aurait évidemment jamais été possible dans un grand groupe.

Nous sommes une PME, et à ce titre, notre stratégie est en constante évolution. Ce n’est jamais routinier, je ne m’ennuie jamais ! Avant, on me reprochait mon côté un peu bulldozer, ici cela semble apprécié.

Comment s’est passé ton premier Sommet de l’élevage? Venant de la cosmétique, cela a dû être un sacré changement ? Quid des habitudes et des codes à désapprendre, des nouveaux automatismes à trouver... etc. 

Je n’avais pas trop de doute sur ma capacité d’adaptation mais là j’ai dû le mettre en pratique et le prouver. Je venais d’un milieu très féminin et j’ai été propulsée dans un milieu masculin. Effectivement mon premier Sommet de l’élevage en Auvergne entourée de centaines d’agriculteurs fut un très gros changement, un raz de marée ! C’est sûr que le fait d’être une femme faisait un peu marrer les agriculteurs lorsqu’ils me voyaient arriver ! Mais j’ai assumé et essayé de prendre cette situation avec auto-dérision quitte à forcer un peu le trait pour faire rire et susciter la sympathie. J’ai utilisé ma vie d’avant comme une force et non comme quelque faiblesse. Je ne l’ai pas brandie comme étendard, cela aurait pu être perçu comme prétentieux, mais je ne l’ai pas non plus caché. Je ne souhaitais pas créer une sorte d’omerta.

En revanche, j’ai travaillé encore plus dur pour apprendre le côté technique, m’intéresser à eux, comprendre leurs métiers, leurs codes. J’ai compris que pour m’intégrer, c’était à moi de me mettre à niveau, et non l’inverse. Cela a mis un peu de temps.

T’imaginais-tu il y a 15 ans, lorsque tu as quitté le domicile familial pour tes études, revenir en Alsace pour y travailler ?

Non pas du tout. Ce sont les opportunités, le hasard : à un moment j’étais à bout dans mon travail, on m’a proposé un poste en Alsace, j’ai foncé, j’ai sauté dans le train sans forcément réfléchir aux conséquences. Les astres étaient alignés. Je vois un peu cela comme un saut en parachute : si on se pose trop de questions en haut de l’avion, on ne saute jamais.

Es-tu fière d’avoir assumé un choix de carrière « non conventionnel » ? Pour reprendre ton expression, es-tu fière d’avoir eu le courage de changer de train ?

Oui vraiment, je l’assume aujourd’hui pleinement.

Cela m’a permis d’acquérir de nouvelles compétences. Même s’il y a eu des moments difficiles, il y a énormément de moments positifs. J’en suis fière. Si cela était à refaire, je le referais sans hésiter.

Tu évoques tes compétences professionnelles mais d’une manière plus large, es-tu fière de ton changement de vie ?

Oui, beaucoup. J’ai souhaité ce changement mais il a fallu ensuite en assumer pleinement les conséquences, trouver les ressources en soi pour avancer et en tirer du positif. C’est la première fois que je me suis rendue compte qu’en réalité, dans la vie, on est seule. On a beau être très bien entourée, on demeure seule face à ses choix. Ce n’est parfois pas évidemment surtout quand la voie est toute tracée : le bac, la bonne prépa, l’école de commerce, les stages... Je dis cela sans aucune prétention mais je n’ai jamais eu d’échec scolaire ou professionnel, c’est bien sûr une grande chance mais en même temps cela ne pousse pas trop à l’introspection.

Concernant le regard des autres, j’ai vite compris à cette période, qu’il fallait s’affranchir pour avancer. Ce fut libérateur.

Selon toi, "changer de vie" : est-ce changer ou est-ce se rapprocher de son identité véritable, de son "MOI profond" en opposition à son "MOI social" ? Autrement dit, changer de vie, est-ce changer d’identité ou plutôt la trouver ?

Selon moi, le "MOI profond" évolue avec le temps et avec ton environnement : ma vie à Paris, mes premières missions correspondaient à mes attentes et mes envies du moment. Ces envies, ces attentes ont ensuite évolué. Aujourd’hui ma vie me correspond : des valeurs plus humaines, un retour aux sources, une façon de travailler plus saine, une organisation matérielle plus agréable (moins de transports, etc.). Mais cela ne correspond pas à mes aspirations d’y il y a 10 ans. Oui il y a ce "MOI profond" mais il y a aussi la société, les gens qui t’entourent qui t’aident à te définir et à te construire perpétuellement. La nature d’une personne évolue en fonction des contextes, des expériences professionnelles et personnelles.

C’est ce qui est aussi génial dans la vie, c’est de ne pas savoir ce qui se passera dans 5 ou 10 ans et de pouvoir évoluer, accepter aussi qu’on peut se tromper, qu’on peut changer d’avis. Il n’y a pas qu’une seule voie.

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