Pierre-Henri Tavoillot : "L’entreprise a oublié qu’elle était un monde d’adultes"

Agrégé de philosophie, Maître de Conférences à l’Université de Paris Sorbonne

Agrégé de philosophie, Pierre-Henri Tavoillot porte un oeil critique sur la manière dont l’entreprise – à l’image de la société toute entière – a peu à peu occulté l’âge pivot de l’existence : l’âge adulte.

Agrégé de philosophie, Maître de Conférences à l’Université de Paris Sorbonne (Paris-IV), Président du Collège de Philosophie, Pierre-Henri Tavoillot a consacré plusieurs ouvrages aux âges de la vie. Il porte un oeil critique sur la manière dont l’entreprise – à l’image de la société toute entière – a peu à peu occulté l’âge pivot de l’existence : l’âge adulte.

Qu’est-ce qui conduit un philosophe à s’intéresser aux âges de la vie, sujet plutôt abordé par les sociologues, les psychologues ou les médecins ?

Exception faite de Rousseau, qui a non seulement inventé l’enfance, mais s’est aussi beaucoup intéressé à la jeunesse tout en pensant l’âge adulte et la vieillesse, les philosophes ont toujours abordé cette question en privilégiant une vision fragmentée, et même souvent exclusive des âges. Platon vomit la jeunesse, Sartre l’âge adulte. En fait, il semble qu’on ait oublié que ces âges sont les âges d’une seule et même vie. Dès lors, la question devient par excellence une question philosophique : Comment conduire sa vie, depuis le berceau jusqu’au tombeau ?

Quels sont les grands âges de la vie et que nous disent-ils du monde dans lequel nous vivons ?

A l’état de nature, il n’y a que deux âges : l’enfance – où l’on ne procrée pas – et l’âge adulte – où l’on procrée. La jeunesse, comme la vieillesse, sont des inventions des sociétés humaines. On pourrait définir la jeunesse comme l’âge du “tu peux – procréer-, mais tu n’en as pas le droit, au nom d’un moratoire que l’on va mettre à profit pour t’éduquer et t’instruire”.  Quant à la vieillesse, c’est l’âge que l’on protège car c’est à lui qu’incombe la transmission. Dans les premières sociétés humaines, ces deux âges étaient extrêmement brefs. La jeunesse s’est même longtemps limitée à un rite d’initiation de trois jours.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la jeunesse dure quinze ans. Jamais on n’a été jeune si longtemps. Contrairement à ce que l’on peut fréquemment lire et entendre, nous n’assistons ni à une fin des âges, ni à une lutte des âges (ce fameux conflit générationnel), mais à une reconfiguration des âges de la vie, avec un allongement notoire de la jeunesse. Ce qui est très frappant, c’est que la réflexion contemporaine sur les âges a totalement écarté celui qui reste pourtant l’âge pivot de l’existence : l’âge adulte. Aujourd’hui, celui-ci est devenu à la fois un âge repoussoir et un âge impossible. Or, non seulement la question des âges est par définition une question d’adulte, mais c’est quand on arrive à redéfinir l’âge adulte qu’on peut penser à la fois tous les autres âges et l’intergénérationnel.

Dans le monde de l’entreprise, on va plutôt parler de juniors et de seniors…

Le management contemporain a tout bonnement oublié la case “adulte”. C’est une terrible erreur, car l’entreprise est exclusivement un monde d’adultes. De surcroit, cette entreprise qui sanctifie tant la jeunesse n’a jamais autant maltraité les jeunes. A l’inverse, les seniors y sont dévalorisés alors que, dans les faits, ce sont eux qui tiennent les manettes. La seule manière de lever ces contradictions stériles et dangereuses serait de réhabiliter l’adulte.

Génération Y, génération Z, millennials : comment comprenez-vous cette tendance du monde économique à la sur-segmentations de l’âge ?

Un phénomène générationnel, n’est pas seulement un phénomène démographique, appelé cohorte, c’est-à-dire un segment de la population qui se définirait par une même année de naissance et un destin comparable. Ce n’est pas non plus seulement un phénomène sociologique : une cohorte dotée d’un imaginaire commun. C’est tout à la fois une cohorte, dotée d’un imaginaire commun avec, de surcroit, un certain rapport à l’histoire ambiante, voire à l’histoire tragique. En fait, les vraies générations se définissent notamment par rapport aux guerres : la génération de la première guerre mondiale, celle de la seconde guerre mondiale. En ce sens, même l’idée d’une “génération 68”, par exemple, est un artifice. Alors que dire de la génération des “millennials”…

Vous n’y croyez pas ?

Elle n’existe pas. Car il n’y a pas de génération “digitale”. Tous les âges sont entrés en même temps dans le numérique. La fracture numérique n’est pas générationnelle. Elle est entre ceux qui sont entrés dans le numérique et ceux qui y restent plus étrangers. On parle donc ici d’individus, à la limite de groupes sociaux-économiques, certainement pas d’âges.

Mais peut-on seulement définir la jeunesse ?

Oui, par l’intergénérationnel. Il y a deux phases dans la jeunesse : la sortie de l’enfance, – que l’on peut appeler l’adolescence – et l’entrée dans l’âge adulte.

Commençons par l’adolescence. Contrairement aux enfants qui n’existent que dans le récit de leurs parents, les adolescents racontent leur propre histoire. Se produit alors un conflit narratif avec l’histoire que racontent les parents. C’est sur ce conflit que se construit l’adolescence.

Prenons maintenant l’entrée dans l’âge adulte. Un adulte se définit sur la réunion de trois termes, qui fondent un système de sagesse : l’expérience (le rapport au monde), la responsabilité (le rapport aux autres), l’autonomie ou l’authenticité (le rapport à soi).

L’adulte est dans l’expérience, le jeune dans l’expérimentation. Le jeune est responsable de ses actes, l’adulte est responsable pour les autres. Le jeune est dans l’autonomie, l’adulte sait que tout n’est plus possible pour lui – même s’il sait aussi que tout n’est pas perdu.

 Propos recueillis par Muriel Jaouen

Bibliographie

– La Guerre des générations aura-t-elle lieu ? en collaboration avec Serge Guérin, CalmannLévy, 2017

– Faire ou ne pas faire son âge, Editions de l’Aube, 2014

– Les femmes sont des adultes comme les autres, Editions de l’Aube, 2011

– Philosophie des âges de la vie, avec E. Deschavanne, Grasset, 2007 (Prix François Furet 2007), réédition Hachette « Pluriel », 2008.

– Le développement durable de la personne. Pour une politique des âges de la vie, avec E. Deschavanne, La documentation française, 2006

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Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

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Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.