Navi Radjou : "Aujourd’hui, il est impératif d’hypercollaborer"

Conseiller en innovation et conférencier

Navi Radjou revient avec "Le guide de l’innovation frugale" (édition Diateino) sur les principes clés, les bonnes pratiques et les initiatives d’entreprises pionnières en la matière

Français d’origine indienne établi aux Etats-Unis, Navi Radjou persiste et signe pour défendre une approche en lien avec les enjeux environnementaux planétaires et les attentes des consommateurs : la frugalité. Ou comment faire mieux avec moins. 

Vous avez théorisé l’innovation Jugaad. C’est quoi au juste ? 

Le Jugaad est un mot hindi signifiant débrouillardise. C’est la capacité ingénieuse à pouvoir improviser une solution simple et efficace avec des moyens limités et dans des conditions difficiles. Je l’ai traduit par innovation frugale.

C’est un savoir-faire, mais c’est surtout, dites-vous, un savoir-être…

Oui c’est une affaire de personne. Dans un pays en développement, quand les ressources extérieures se font rares, il faut trouver des manières créatives d’utiliser ce que l’on a et puiser en soi la seule ressource qui soit infinie, l’ingéniosité humaine. Le Jugaad est une combinaison de résilience et de créativité. 

Appliquer à l’entreprise, cela donne quoi ?

Cela donne la capacité de “faire mieux avec moins”, c’est à dire de créer à la fois de la valeur commerciale, sociale et écologique, tout en réutilisant et en économisant des ressources précieuses telles que les matières premières, le capital et le temps. L’innovation frugale repose sur plusieurs grands principes, comme innover en partant des vrais besoins des clients, produire à la demande et de manière décentralisée, au plus près des consommateurs, ou encore façonner des comportements vertueux en amenant, par exemple, un client à apprécier des produits plus écologiques ou des produits que l’on partage plutôt que l’on achète. 

Il est aussi beaucoup question de collaboration…

Oui, aujourd’hui, il n’est plus possible qu’un service R&D fonctionne en vase clos en misant tout sur la technologie. Pour innover, il faut co-créer avec le client mais aussi apprendre à travailler avec des partenaires extérieures, des fournisseurs, des universités ou encore des start-up. Ces partenaires seront de préférence atypiques de manière à déranger les modes de pensée et de fonctionnement. Beaucoup trop d’entreprises se lancent encore dans l’innovation ouverte pour devenir plus efficaces : elles font mieux ce qu’elles font déjà. Or il s’agit bien de s’ouvrir à la nouveauté. Plus globalement, il est impératif, pour les entreprises, d’hypercollaborer à tous les niveaux y compris avec leurs concurrents. La coopétition entre sociétés rivales est une stratégie frugale : elle permet d’innover en partageant les risques. Elle peut être utile pour imposer, par exemple, une nouvelle norme sectorielle profitable à tous. Unilever et Levi Strauss le font très bien en matière de durabilité. L’union fait la force.

Votre approche semble également utile pour conquérir les marchés émergents…

Oui, l’objectif des entreprises est aussi de toucher les milliards de consommateurs en Inde, en Afrique, en Chine ou encore au Brésil. Or ces marchés, remplis de paradoxes, peuvent dérouter les meilleurs des responsables marketing et R&D occidentaux. Pour y parvenir, ils vont devoir adopter un nouvel état d’esprit frugal en commençant par mettre le consommateur ou l’utilisateur au centre de leur démarche tout en s’appuyant sur des partenaires locaux. 

Dans le monde occidental, c’est en France que l’innovation frugale est le plus en vogue. Pour quelles raisons ? 

Dans l’ensemble, le consommateur français a une conscience sociale et environnementale plus élevée que dans les pays anglo-saxons. En multipliant les marches et les pétitions, la jeunesse du pays pousse par ailleurs les acteurs économiques et politiques à intégrer le social et l’écologie dans leurs décisions. C’est ainsi que 30 000 étudiants de grandes écoles ont signé un “Manifeste étudiant pour un réveil écologique” à destination des entreprises. Des leaders éclairés montrent également le chemin. Je pense à Pascal Demurger, dg de la Maif qui s’attache à faire de cette société une entreprise à mission tournée vers le bien commun. Ou encore à Emmanuel Faber qui veut faire de Danone, une entreprise certifiée B Corp d’ici 2030, c’est à dire répondant à des exigences sociétales et environnementales fortes. D’autres initiatives françaises vont dans ce sens : la loi PACTE, adoptée en 2019, qui donne la possibilité aux entreprises de se doter d’une raison d’être intégrant une responsabilité sociale et écologique à leurs activités. Ou encore l’Occitanie qui ambitionne de devenir la première région à énergie positive d’Europe d’ici 2050. Côté entreprise, je peux citer Air Liquide et Décathlon qui ont formé et nommé toutes deux des experts Jugaad, soit des personnes référentes en innovation frugale.

A l’heure de l’urgence climatique, les entreprises peuvent-elles faire autrement qu’innover ?

Le développement durable n’est plus aujourd’hui une option. La raréfaction des ressources menace la survie des entreprises; Les salariés souhaitent qu’elles se préoccupent de l’environnement et les clients réclament des solutions écologiques et saines. Les gouvernements exigent eux-aussi que les entreprises fassent des efforts. Elles sont donc obligées de revoir leurs pratiques et leurs modèles tout en tenant compte des enjeux planétaires. C’est ce que permet l’innovation frugale qui parle aussi de «régénération » : il s’agit de s’inspirer de la capacité permanente de la nature à se réinventer, se transformer, se renouveler. Pour une entreprise, le « business as nature » consiste donc à proposer un modèle éco-systémique inspiré des processus et des cycles naturels.

La frugalité concerne aussi le management. Comment faire évoluer l’entreprise de manière frugale ? 

Plus de la moitié des programmes d’accompagnement au changement aboutissent à des échecs pour plusieurs raisons : soit ils sont conçus trop lentement et deviennent obsolètes, soit ils sont menés trop vites, ce qui stresse les équipes. Ils sont ensuite imposés du haut vers le bas ce qui suscite une large résistance. Et ils sont rarement transparents : les employés ne savent pas, clairement, pourquoi ils doivent changer et faire des efforts. A contrario, un cadre frugal d’accompagnement du changement se fait de manière graduelle et dans la transparence, en impliquant activement tous les employés et en ajustant tout du long ses objectifs et ses outils. Il faut créer une entreprise apprenante qui prospère dans un environnement dynamique et complexe en itérant, expérimentant, improvisant et en découvrant en permanence. Le changement est permanent. 

Vous parlez aussi de la nécessité de fixer des objectifs ambitieux portés par la direction…

Pour inspirer et motiver les salariés, les décideurs doivent en effet placer la barre très haut, faute de quoi l’initiative risque de finir en une série de petites améliorations insignifiantes. Quand, EN 1999, Louis Schweitzer, alors pdg de Renault, a demandé à ses équipes de construire une voiture à 5000 euros, c’était du jamais vu. Aujourd’hui, cette innovation frugale a donné naissance à Logan et Dacia, deux marques qui font mieux et moins cher et qui représentent plus de 40% des ventes mondiales du constructeur. Idem pour le plan A décrété par Stuart Rose en 2007, le pdg de Marks & Spencer : une liste de 100 objectifs de développement durable applicables à l’ensemble de l’entreprise. Les salariés ont été appelés à trouver les solutions innovantes permettant de les appliquer. Aujourd’hui, leur engagement atteint 80%, ce qui représente l’un des taux les plus élevés au monde pour le secteur de la grande distribution. 

C’est ça le leadership frugal ?

Oui Paul Polman, ex-pdg d’Unilever, en est également un bon exemple. D’un côté, il a inspiré les collaborateurs en expliquant le “pourquoi” du changement et de l’autre il a donné l’autonomie aux diverses fonctions de l’entreprise pour le “comment”. A elles de trouver leurs propres solutions frugales adaptées aux enjeux socio- écologiques et à leur marché.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.