Pierre-Yves Gomez

Économiste, Professeur à l’EM Lyon

Au-delà des injonctions à construire un "monde d’après" plus soucieux des équilibres environnementaux et sociaux, comment les entreprises peuvent-elles s’emparer de leur propre réforme ? Et en sont-elles seulement capables ? Oui, répond l’économiste Pierre-Yves Gomez

Au-delà des injonctions à construire un « monde d’après » plus soucieux des équilibres environnementaux et sociaux, comment les entreprises peuvent-elles s’emparer de leur propre réforme ? Et en sont-elles seulement capables ? Oui, répond l’économiste Pierre-Yves Gomez. Mais à quelques – importantes – conditions.

Alors qu’on appelle à l’unisson à la construction de nouveaux modèles économiques, les entreprises sont-elles prêtes à se transformer ?

La condition essentielle, c’est qu’elles s’emparent de la réforme. Compte tenu de la place qu’elles tiennent dans la production, mais aussi dans l’organisation de la vie quotidienne et la consommation, je ne crois pas à une transformation dont elles ne seraient pas non seulement parties prenantes, mais co-actrices. Il y a de bonnes raisons de croire que nombre de dirigeants d’entreprise n’attendent que cela, parce qu’ils souffraient, eux aussi, des excès du capitalisme spéculatif. En ce sens, je pense que les entreprises seront en mesure de tirer les leçons de cette crise, à condition qu’on ne concentre pas l’attention, comme d’habitude, sur les très grandes et que ce ne soient pas elles qui accaparent les représentations et les décisions. En revanche, l’obstacle pour les ETI, les PME et les TPE, c’est le manque de moyens et de temps à consacrer à cela dans une période économique particulièrement difficile pour elles. Le risque, c’est que leur lutte pour survivre nous prive de ce qu’elles pourraient apporter pour réformer le système qui les étouffe.

Comment les y aider ? Quel rôle pour la puissance publique et pour les partenaires sociaux dans cette transformation ? 

Je crois qu’il ne serait pas inutile d’organiser un Grenelle de l’économie raisonnable. Bien sûr, il y a un côté théâtral dans ce genre de rencontre mais ce ne serait pas absurde, dans cette période, que la société tout entière se donne un spectacle de ce genre, c’est-à-dire qu’elle mette en scène le désir de changement, et qu’elle en tire les grandes lignes d’une action collective ainsi qu’un cadre pour des objectifs concrets. Cela concerne d’abord l’économie parce que c’est de cela que tout dépend si on veut que les discours larges se traduisent en actions effectives. Encore faut-il que le “changement de logiciel” soit déjà acté dans la tête de ceux qui participeraient une telle rencontre. Nous raterions l’opportunité si ce n’était qu’une nouvelle occasion d’agiter les vieux débats et les vieilles recettes. Mais il y a dans les syndicats professionnels et salariés comme dans la société civile suffisamment de personnes lucides. Le tout est qu’elles s’emparent de la parole et qu’elles s’écoutent mutuellement, car ce sont là les deux conditions d’un dialogue authentique.

Cette crise peut-elle acter le début d’un véritable processus d’intégration de l’écologie et de l’économie ?   

C’est une conséquence évidente de la situation nouvelle : nous entrons dans un contexte de ressources financières contraintes et de perspectives de production et de consommation incertaines. Les innovations, les investissements, les dépenses d’énergie, de même que l’organisation du travail ne peuvent plus se réaliser comme si les ressources étaient illimitées. Les entreprises qui l’ignoreront et qui chercheront à recommencer “comme avant” vont avoir l’impression de gagner à court terme en récupérant plus ou moins leur chiffre d’affaires, mais elles prendront un temps de retard sur l’économie qui vient. Celles qui vont profiter de l’occasion pour transformer leurs propositions en passant à un mode plus frugal et responsable sauront non seulement mieux utiliser les ressources disponibles, mais surtout construire les marchés soutenables de demain. 

Dans le colossal chantier de l’après crise, par quoi commencer ?

Par la définanciarisation de l’économie. Nous savions que les ressources naturelles étaient limitées, mais l’abondance des ressources financières permettait d’être plutôt laxistes sur les investissements, notamment technologiques, avec l’espoir qu’à terme, les innovations pallieraient le manque de ressources naturelles. Désormais, les ressources financières vont se raréfier aussi, notamment du fait de la dette publique qu’il faudra absorber. Cette raréfaction relative va mettre un coup d’arrêt à l’escalade spéculative et la frugalité des innovations deviendra une condition de leur sélection. Il faudra mettre en question “l’innovation pour l’innovation” qui a était une espèce de fuite en avant par défaut de vraie stratégie.

Quid du rôle des banquiers dans ce nouvel horizon ?

On ne peut continuer à privatiser les profits des marchés financiers et à nationaliser leurs pertes lors des crises. Ni à aider à transformer les entreprises si elles ont un couteau financier sous la gorge et des exigences démesurées de profits à court-terme. Cela signifie qu’il faut réévaluer le métier de banquier classique. Il ne doit plus être exercé pour accorder seulement des crédits destinés à la survie des entreprises, mais aussi pour orienter les investissements vers une économie raisonnable. Il faut encourager, y compris par des avantages fiscaux exclusifs, les fonds d’investissement qui gèreront leurs portefeuilles dans ce sens. Je crois que sans un new deal financier ambitieux et réaliste, on n’arrivera à rien. 

Économiste, professeur à l’EM Lyon, où il a fondé l’Institut Français de gouvernement des entreprises (IFGE), Pierre-Yves Gomez est spécialiste des questions de gouvernance et des organisations du travail. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Parmi les plus récents : L’esprit malin du capitalisme, 2019, Desclée De Brouwer. La Gouvernance d’entreprise, 2018, Presses universitaires de France, Collection Que sais-je ; Intelligence du Travail, 2016, Desclée De Brouwer.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.