Stanislas Dehaene : "Il existe maintenant une science de l’apprentissage"

Professeur au Collège de France (chaire de Psychologie cognitive expérimentale)

"La confiance en soi est un des problèmes identifiés de notre école. Les enfants n’ont pas forcément l’idée que tous peuvent progresser."

Professeur au Collège de France (chaire de Psychologie cognitive expérimentale), Stanislas Dehaene travaille sur les neurosciences cognitives. Il préside depuis janvier 2018 le Conseil scientifique de l’Éducation nationale. Il nous présente les orientations défendues par cette nouvelle instance. (Crédit Photo – Copyright : D.R.)

Quelle est la mission du Conseil scientifique de l’Éducation nationale ?

S.D. Une des idées essentielles du Conseil scientifique est l’expérimentation pour déterminer les pratiques pédagogiques qui fonctionnent le mieux. Nous essayons de mettre en place les méthodologies les plus rigoureuses possibles en privilégiant aussi la comparaison internationale. Le Conseil scientifique compte ainsi parmi ses membres des personnes comme Esther Duflo qui a reçu le Prix Nobel d’Économie pour son travail expérimental. Elle a mené des expérimentations en Inde sur des milliers d’enfants dans le cadre d’expériences aléatoires et contrôlées pour essayer par exemple deux pédagogies différentes et comparer leur efficacité. À l’image de cette pratique, le Conseil scientifique a vocation à installer une culture de vérification de ce qui marche et de ce qui ne marche pas. 

Un esprit expérimental qui semblait donc manquer au sein de l’Éducation nationale ?  

S.D. Trop souvent, on change de politique ou on essaie de nouvelles méthodes sans inclure la vérification. Un exemple : l’académie de Paris a fait un travail extraordinaire de formation des enseignants aux méthodes de lecture qui marchent. Mais la seule chose qui n’a pas été faite est de regarder si cela avait changé les scores des élèves ou pas. Les bonnes intentions ne suffisent pas. Il faut à tous les niveaux instaurer un esprit expérimental avec une vérification systématique.

En quoi le Prix Chercheurs en Actes, nouvellement créé par le Conseil scientifique, s’inscrit-il dans cette démarche ?

S.D. Ce Prix récompense les actions et les expérimentations concrètes visant à la réussite scolaire de tous les élèves. L’idée est de diffuser les bonnes pratiques après les avoir expérimentées à petite échelle car la notion de réplication est essentielle. En cela, on s’inspire beaucoup de l’EEF (Education Endowment Foundation), un fond richement doté par le gouvernement britannique, qui expérimente de nouvelles méthodes éducatives et qui les diffusent après vérification. Le Prix Chercheurs en Actes récompensera les meilleures initiatives adoptant cette démarche et ce, autour de quatre thèmes : l’école inclusive, l’égalité des chances, la métacognition et la confiance en soi et l’évaluation et interventions pédagogiques. 

Vous insistez beaucoup sur la notion de confiance en soi…

S.D. La confiance en soi est un des problèmes identifiés de notre école. Les enfants n’ont pas forcément l’idée que tous peuvent progresser. C’est une attitude autodestructrice. Il faut arriver à l’attitude inverse qui elle est auto-réalisatrice : “je peux apprendre, je peux y arriver”. L’école française est très sélective de ce point de vue. Elle renvoie souvent des images négatives. Les élèves ne se sentent pas assez soutenus. Dans l’enquête PISA (1), à la question “l’enseignant est-il là pour vous aider, vous propose-t-il des solutions pour progresser ?”, la réponse des élèves français est majoritairement non ! Cela crée inévitablement des biais cognitifs. Dans la métacognition (2), il y a la notion selon laquelle je m’applique à moi-même des étiquettes qui n’ont pas lieu d’être, par exemple je suis une fille donc je ne serai pas ingénieure ou je suis de banlieue donc je n’aurai pas accès aux grandes écoles.

Un autre sujet qui vous tient à cœur, la question de l’évaluation. 

S.D. En matière d’évaluation, l’Éducation Nationale a fait de gros efforts mais il faut maintenant mettre en face des réponses pédagogiques qui ont été validé expérimentalement, cela peut être des logiciels, des jeux, des manuels particuliers, des activités spécifiques en classe… 

Pourquoi est-il important de mêler la recherche à l’enseignement ?

S.D. Il y a maintenant une science de l’apprentissage. On connait aujourd’hui beaucoup plus de choses sur la manière dont le cerveau apprend. Jusqu’ici le système était très empirique. On n’a finalement jamais appris à apprendre. Or il y a des recettes, une sorte d’algorithme de l’apprentissage dans notre cerveau. Si on aligne l’Éducation nationale avec cet algorithme de l’apprentissage, les élèves apprendront mieux que si on ne le fait pas. Cela ne va pas de soi. Il y a des choses qu’on ne peut pas prédire sans avoir adopté préalablement une approche scientifique. Il y a ainsi des exemples dans la littérature scientifique où les enseignants font systématiquement la mauvaise prédiction sur ce qui marche et sur ce qui ne marche pas. Et cela ne concerne pas que les enseignants. Tous, autant que nous sommes, nous ne sommes pas bons pour savoir ce qui marche sur nous. 

Concrètement, comment cela se traduit-il ?

S.D. On a par exemple l’illusion que le fait de “stabilobosser” un manuel nous permet de le mémoriser. En fait on confond la mémoire de travail immédiate et la mémoire à long terme. L’expérience montre qu’il faut se tester : fermer le manuel, se poser des questions et voir si l’on a effectivement mémorisé. Plus largement, une idée fausse que l’on a dans le domaine éducatif est que chaque enfant est différent et qu’il faut s’adapter à son style d’apprentissage qu’il soit visuel, tactile, auditif ou verbal. C’est complément faux. Nous avons tous le même algorithme d’apprentissage. Nous progressons tous mieux avec une stratégie multimodale (auditive, visuelle…) qu’avec une stratégie uni-modale. La différence se trouve essentiellement dans le rythme d’apprentissage et les acquis passés. En fait, l’approche scientifique permet justement de déterminer ce qui marche et ce qui ne marche pas. Ni les bonnes intentions, ni les intuitions, ni les idéologies quelles qu’elles soient ne suffisent à déterminer les pédagogies les plus efficaces. 

N’est-ce pas une approche par trop scientiste ?

S.D. Attention, rien n’est acquis. Il s’agit encore d’une science balbutiante. Nous sommes loin de tout savoir sur la manière dont fonctionne le cerveau pour apprendre. C’est la machine à apprendre la plus extraordinaire. Le cerveau d’un bébé en l’occurrence est « LE » superordinateur par excellence. Il est bien plus performant que celui d’un adulte : il apprend plus vite. À durée de sommeil égale, les enfants bénéficient trois fois plus de la nuit que les adultes pour consolider leurs connaissances. Les expériences faites sur la sieste à l’école ont montré que cela était bénéfique à l’enfant. Pour les plus grands aussi, le sommeil est essentiel pour l’apprentissage. Des recherches montrent ainsi que le fait de décaler l’entrée à l’école pour les adolescents peut être très positif. C’est en effet un âge où se produit un phénomène biologique qui décale les phases du sommeil avec un endormissement plus tardif et donc un réveil aussi plus tardif. Certaines expériences ont démontré que le fait de repousser d’une heure le début des cours le matin était extrêmement positif tant sur les notes que sur l’absentéisme, le bien-être, les accidents voire l’obésité.

Quelles innovations en matière de pédagogie et de méthodologie éducative favorisent l’apprentissage de l’enfant ? 

S.D. Je ne suis pas un partisan de l’expression « innovations pédagogiques ». La vérité est que l’on n’a pas tant besoin d’innover que de sélectionner parmi les pratiques pédagogiques existantes les plus efficaces. En calcul, par exemple, la perte d’efficacité de notre école devrait nous inciter à revenir à des pratiques régulières comme le calcul mental. La Grande-Bretagne a introduit ainsi des routines dans la journée des enfants en décrétant par exemple une heure de lecture, « The Literacy Hour » avec des résultats convaincants. Mon laboratoire développe des logiciels d’aide à l’apprentissage de la lecture et du calcul qui implémentent toutes ces idées sur l’apprentissage efficace. Ce sont des logiciels qui font beaucoup répéter. Dans le cadre de la lecture, on introduit les correspondances « graphème-phonème » une par une dans le bon ordre et en tenant compte de la fréquence et de la régularité des correspondances, et ce en fonction des connaissances et des difficultés de l’enfant. On réalise ainsi des tests aléatoires dans des classes pour en mesurer l’efficacité. D’autres logiciels de ce type existent comme le GraphoGame qui est très connu en Finlande depuis environ quinze ans avec des résultats assez remarquables notamment pour aider les enfants à risques de dyslexie. De même, le logiciel Mathador sur tablette est assez étonnant : c’est une sorte de jeu comme l’émission “Des chiffres et des lettres” adapté aux petits. 

Quels sont les leviers prioritaires à actionner pour favoriser la réussite scolaire ? 

S.D. Ils sont nombreux mais l’un d’entre eux, que l’Éducation nationale n’utilise pas suffisamment – j’y reviens – c’est la confiance en soi. Il faut absolument une école plus bienveillante qui développe l’idée que chacun a un potentiel d’apprentissage, celui-ci est présent dans tous les cerveaux avec certainement des différences génétiques et des rythmes différents, mais il existe chez tout le monde. 

(1) Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) est une évaluation créée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui vise à tester les compétences des élèves de 15 ans en lecture, sciences et mathématiques.

(2) Dans le domaine de la psychologie de l’éducation, la métacognition désigne la composante du savoir d’un individu qui concerne les processus mêmes du savoir (acquisition, perpétuation, modification), en quelque sorte “ce qu’il sait de sa façon de savoir”.


L’éminence grise de l’apprentissage

En utilisant les méthodes d’imagerie cérébrale, les recherches de Stanislas Dehaene visent à élucider les bases cérébrales des opérations les plus fondamentales du cerveau humain : lecture, calcul, raisonnement, prise de conscience. Ses recherches ont notamment permis d’identifier quatre facteurs qui déterminent la vitesse et la facilité d’apprentissage : l’attention, l’engagement actif, le retour d’information et la consolidation. Le diagnostic, la compréhension et la rééducation de la dyscalculie, par le biais de logiciels de jeux éducatifs, constituent des objectifs majeurs de son laboratoire à Saclay.


Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.