Thomas Schauder : "Le travail bien fait rend plus sensible à la valeur du travail d’autrui"

Philosophe et professeur de philosophie

Thomas Schauder, philosophe et professeur de philosophie, fait le constat de l’écart existant entre ce que nous attendons du travail et ce qu’il nous offre en réalité. Condamnant l’injonction du produire-consommer à tout prix, il oppose au faire rien destructeur et aliénant le ne rien faire libérateur". Échange avec l’auteur.

Dans “La société de consumation. Pour une politique de l’oisiveté” (Éditions Marie B, 2021), Thomas Schauder, philosophe et professeur de philosophie, fait le constat de l’écart existant entre ce que nous attendons du travail et ce qu’il nous offre en réalité. Condamnant l’injonction du produire-consommer à tout prix, il oppose au faire rien destructeur et aliénant le “ne rien faire libérateur“. Échange avec l’auteur.

“La politique de l’oisiveté, c’est avoir la possibilité de faire des activités bonnes pour la société et pour soi”

Selon vous, le travail aujourd’hui est “un ersatz de travail”. Ce “faire rien”, comme vous l’appelez, comment le caractérisez-vous ?

La notion de “faire rien” part de l’analyse du monde du travail et s’étend au divertissement. “Faire rien” s’est d’abord s’agiter en pure perte. Je veux dire par là accomplir des tâches qui n’ont aucun sens et aucune utilité pouvant provoquer des symptômes comme le burn-out ou le bore-out (l’ennui au travail). C’est la bulshitisation des métiers, dénoncée par David Graeber (1). Ce processus a transformé des gens avec un vrai savoir-faire en de simples exécutants. À l’image du paysan devenu un technicien de l’agro-industrie, ce sont les soignants dans les hôpitaux dont les services sont calibrés à la minute près ou les enseignants simples exécutants de process décidés indépendamment d’eux. En standardisant les tâches, on leur fait perdre leur sens. Mais “faire rien”, c’est aussi fabriquer des produits de mauvaise qualité, proposer des services sans intérêt. J’appelle cela la société de consumation car on consomme des ressources naturelles mais aussi on les consume. “Faire rien” participe d’un processus qui engendre un énorme gaspillage.

Vous prônez donc une politique de l’oisiveté mais en distinguant loisirs et temps libre. Quelle différence faites-vous entre ces deux termes ?

Il y a une ambigüité autour du terme loisir. Son sens premier, du grec “skholè”, veut dire école, à savoir le temps consacré aux activités de l’homme libre, celles qui ne sont pas d’utilité immédiate. En somme, ce qu’on peut qualifier aujourd’hui de temps libre. De nos jours, le mot loisir n’a plus ce sens-là. Il fait davantage référence à celui de divertissement au sens pascalien, ce qui nous détourne de notre condition humaine. Scroller par exemple sur Facebook, est-ce profiter de son temps libre ? On se détend plutôt. C’est une autre manière de “faire rien”. La politique de l’oisiveté, ce n’est pas le divertissement qui consiste à optimiser et reproduire sa force de travail mais c’est avoir la possibilité de faire des activités bonnes pour la société et pour soi.

Afin d’avoir le temps pour ces activités “bonnes pour la société et pour soi“, vous défendez une diminution drastique du temps de travail. Que pensez-vous de l’idée défendue par certains, comme la sociologue Dominique Mera (2), de reconstruire plutôt la valeur du travail réel ?

Ce n’est pas inconciliable. Prenons mon cas par exemple. Je travaille à temps partiel pour l’Éducation nationale. Je ne travaille pas vraiment moins qu’avant. Mais je travaille beaucoup mieux, pour moi en donnant plus de sens à mon travail et aussi je pense pour les élèves. Diminuer le temps de travail permet de le valoriser. La valorisation du travail ne se limite pas uniquement à bien gagner sa vie, c’est aussi et d’abord se sentir fier de son travail et de soi. Si l’on envisage une baisse de notre temps collectif de travail, on va s’apercevoir qu’il y a beaucoup de gens dont la fonction ne consiste pas à produire de la richesse mais à la valoriser en organisant le travail des autres. Ces tâches n’ont pas de réelles utilités. En fait, le travail devrait faire l’objet d’un débat démocratique sur son sens, son impact sur l’environnement, etc… On s’apercevrait alors qu’il vaut mieux ne rien faire que “faire rien”. Sur ce point, mon ambition est modeste. Je veux juste inciter les gens à se poser cette question : pourquoi fais-je ce que je fais ?

Repenser sa consommation, dites-vous, passe par une relocalisation de la production au plus près des besoins. N’est-ce pas risquer de communautariser et d’étriquer les relations humaines ?

Je pourrais retourner les termes de votre question : la société mondialisée actuelle échappe-t-elle à la balkanisation des idées, aux communautarismes, aux intérêts nationaux et particuliers ? La relocalisation n’est peut-être pas un idéal mais c’est une nécessité écologique et aussi humaine pour régler notamment une crise migratoire qui n’en est qu’à ses balbutiements. C’est une manière de se poser des questions sur les effets collatéraux d’une production intensive et de considérer quels sont nos vrais besoins par rapport aux coûts réels de leur satisfaction.

En quoi le “travail bien fait” que vous appelez de vos vœux peut nous inciter à moins consommer ?

Tout simplement en produisant des objets plus durables et en rendant les gens plus épanouis n’ayant donc plus besoin de consommer à outrance pour “se vider la tête”. La relocalisation implique inévitablement une augmentation des prix et de ce fait incite à réapprendre par exemple à réparer les objets au lieu de les changer. Enfin, le travail bien fait rend plus sensible à la valeur du travail d’autrui. La question n’est pas seulement celle de la sobriété volontaire défendue en autres par Pierre Rabhi (3). Quand on est dans la joie créatrice, on a envie de la partager, c’est un nouvel espace d’échange qui s’ouvre.

À la fin de votre ouvrage, vous faites un plaidoyer pour l’”École de la paresse”. Que se cache-t-il derrière cet oxymore ?

La finalité de ce qu’on fait est au cœur de mon livre. Or, l’école est malade de son absence de finalité : elle doit instruire l’individu, éduquer le citoyen et former le futur travailleur. Mais il n’est pas possible de faire les trois en même temps, c’est tout simplement contradictoire. Si l’objectif est de consommer moins et mieux, l’école doit justement préserver les enfants de cette société de consumation. Je parle de l’École de la paresse au sens où l’on prend le temps d’apprendre, loin surtout des écrans. L’école doit préparer les enfants à devenir des adultes exigeants. Est-ce utopique ? Pas vraiment. Des écoles maternelles et primaires mènent beaucoup d’initiatives en ce sens en respectant notamment le rythme des enfants. Malheureusement, l’entrée dans le secondaire brise bien souvent cet élan.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.