Balance ton ou ta…

Depuis quelques temps, un phénomène prend de l'ampleur sur les réseaux : les comptes de dénonciation en tous genres. Ces manifestations ne sont pas anodines et nous questionnent sur l'époque que nous vivons.

Depuis quelques temps, un phénomène prend de l’ampleur sur les réseaux : les comptes de dénonciation en tous genres. Ces manifestations ne sont pas anodines et nous questionnent sur l’époque que nous vivons.

Le compte Instagram Balance ta start-up a récemment défrayé la chronique en publiant des dizaines de témoignages sur une marque de bijoux, “coupable”, selon ses détracteurs, notamment de grandes irrégularités en termes de droit du travail.

Le propos n’est pas ici de parler de la véracité des faits rapportés, que seul le juge, dans les institutions qui sont les nôtres, est habilité à trancher. L’existence même de ce type de compte pose en revanche la question de leur légitimité, de l’effectivité du droit de réponse des entités concernées mais surtout et plus largement, de leur pouvoir dans une société dominée par l’instantanéité de l’information, de son traitement et de ses effets.

Un basculement de la communication et des mentalités

Pendant longtemps, la communication des entreprises était un phénomène “unilatéral” : les marques vantaient leurs produits ou leurs organisations, pariant sur le succès de leur communication et le pouvoir de leur stratégie marketing pour attirer et fédérer une clientèle. Le consommateur était plus ou moins influencé dans son acte d’achat, les salariés des entreprises n’évoquaient leurs conditions de travail que dans leurs cercles privés et, en cas de litige, confiaient au juge la charge de trancher.

L’émergence des réseaux sociaux a bouleversé cet ordre établi en libérant la parole et en élargissant considérablement son audience. Cette parole est par ailleurs totalement désinhibée car anonyme, en apparence à tout le moins, sur les réseaux.  

Cette propulsion de la libération de la parole s’est opérée, selon nous, pour le meilleur et pour le pire, dans un contexte de liberté nouvelle et sans limite propice à toutes les vertus ou toutes les dérives.

Désormais, la bataille de l’image n’a plus seulement lieu sur nos écrans de télévision ou les affiches de nos rues, elle fait rage sur les réseaux dans le cadre d’une relation quasi intime entre les entreprises, ses (ex)employés et les consommateurs. Cette promiscuité dans la relation est sans doute à la base du phénomène de la dénonciation qui fleurit désormais.

Historiquement, la France et le peuple français étaient particulièrement hostile à la notion même de dénonciation. Le traumatisme de la période d’Occupation n’est sans aucun doute pas étranger à cette défiance. Notre pays a longtemps refusé l’idée de la dénonciation et plus encore celle de la délation. La situation a basculé, selon nous, en raison de la convergence de deux phénomènes :

  • D’une part, les entreprises ont modifié la nature de leurs relations avec le public en instaurant le story-telling dans leur démarche marketing, en affichant leurs valeurs comme des étendards, non souvent sans, au passage, user de pratiques désormais bien identifiées de greenwashing ou autres “transformations de façade”. En communiquant sur leurs politiques internes et en rendant publiques des informations autrefois plus “secrètes”, elles se sont créées elles-mêmes des obligations de transparence.
  • Les réseaux sociaux ont, là encore, bouleversé la donne en démocratisant les modalités d’expression et les échelles d’audience.

Un équilibre particulièrement délicat

Les vertus de la libération de la parole ne sont évidemment pas à remettre en cause. Dans bien des domaines, ce droit fondamental à l’expression et ce nouveau phénomène de libération de la parole sont un pilier de la démocratie et de la justice.

Dans le cas de la dénonciation des pratiques des entreprises, des questions restent toutefois en suspens. Le risque pernicieux de cabale peut devenir une réalité si la mécanique s’emballe et si le droit de réponse de l’entité n’est pas assuré ou simplement entendu.

La notion même de qualification des faits ne peut qu’être exercée, dans notre démocratie, que par des juges, détenteurs des compétences et de la légitimité pour le faire. Transférer ce pouvoir de jugement sans la moindre vérification des faits, sans respect du contradictoire et sans la moindre organisation d’une défense légitime est pour le moins difficilement acceptable en l’état et très questionnant sur l’évolution de notre société.

Il existe, qu’on le veuille ou non, un danger à confier à la vindicte populaire des informations dont la véracité des faits n’a pas été vérifiée par la Justice.

Il est particulièrement heureux et salvateur que nombre de scandales et nombre de faits répréhensibles voire abjectes ont été mis au jour au travers de ces témoignages publics ; et, à l’inverse, il est fort probable qu’un grand nombre de calomnies et de cabales ont pu également voir le jour par ce biais.

D’un point de vue plus global, plus inquiétant est la raison d’être de l’émergence d’un tel phénomène : il traduit selon nous la défiance de plus en plus grande de la société envers les entreprises d’une part et, plus grave encore, la Justice d’autre part. En s’érigeant en juge des pratiques entrepreneuriales, le public envoie plusieurs messages aux entreprises : en premier lieu, il exige une transparence totale de leurs activités, ce qui est louable d’un point de vue éthique, et, de plus, il affirme que désormais elles sont minutieusement observées sur la véracité des informations qu’elles délivrent, sur les actes qu’elles exécutent, sur les paroles prononcées en leur sein…

S’allouer ce pouvoir de juge pose néanmoins de réelles questions quant à l’évolution de notre Société. Sous couvert du refus d’une supposée impunité générale trop longtemps établie, les répercussions d’un jugement hâtif (parfois erroné), sans respect du contradictoire et des droits de la défense peuvent devenir totalement incontrôlables dans la société de communication dans laquelle nous vivons désormais.

Des systèmes institutionnels existent pourtant pour dénoncer les pratiques des entreprises. Pourquoi ne pas utiliser la plateforme signal.conso, mise en place par le Ministère de l’Economie et des Finances et de la Relance, permet en effet de soumettre des irrégularités constatées qui seront transmises à la DGCCRF dans le cadre d’une procédure transparente entre l’Administration et les entreprises ? Sans doute la défiance populaire met-elle également en doute l’impartialité de telles plateformes ! Alors dans ce contexte quel choix existe pour les entreprises ? Sur ce point, et c’est la grande vertu de ce nouvel état de fait, les entreprises n’en ont qu’un : devenir irréprochables. La vigilance absolue, la précision, la morale, la sincérité, le parler vrai et l’engagement doivent, sous peine de sanctions immédiates, devenir centrales dans la politique des entreprises. Cette vertu, même s’il eût été plus réjouissant de la voir naître pour d’autres raisons plus louables ou dans d’autres circonstances, devient une nécessité absolue.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.