Numérique et travail : le grand chambardement

Les mutations provoquées par la numérisation de l’économie transforment en profondeur le marché de l’emploi. Entre les adeptes de la fin du travail et un monde ubérisé, la voie vers une refonte concertée des relations sociales adaptée à ce nouveau contexte est peut-être la plus vraisemblable mais elle reste bien incertaine.

Les mutations provoquées par la numérisation de l’économie transforment en profondeur le marché de l’emploi. Entre les adeptes de la fin du travail et un monde ubérisé, la voie vers une refonte concertée des relations sociales adaptée à ce nouveau contexte est peut-être la plus vraisemblable mais elle reste bien incertaine.

Plus de vingt-cinq ans après la publication du best-seller de Jeremy Rifkin « La fin du travail » qui prédisait que la révolution numérique conduirait à la domination de l’économie par les machines, l’ère « post marchande » annoncée par l’essayiste américain ne semble toujours pas d’actualité. Finalement, le bon vieux John Maynard Keynes avait peut-être vu juste en nuançant, dès les années 1930, le prétendu impact du « chômage technologique » : « Ce chômage provient du fait que l’on découvre de nouvelles façons d’économiser du travail plus rapidement que de nouvelles utilisations de ce travail. Mais cette phase n’est que temporaire. À long terme, l’humanité résout ses problèmes économiques. J’anticipe que le niveau de vie dans les pays en croissance sera d’ici 100 ans entre quatre et huit fois ce qu’il est aujourd’hui« . En somme, le principe de la « destruction créatrice » décrit par l’économiste Joseph Schumpeter aurait donc encore de beaux jours devant lui.

L’intelligence artificielle menace de nombreuses tâches codifiables

Pour autant, l’inquiétude plane. Selon l’édition 2019 des Perspectives de l’emploi de l’OCDE au niveau mondial, 14% des emplois pourraient disparaître dans les 15 à 20 prochaines années et 32 % devrait « changer radicalement« . L’essor notamment de l’intelligence artificielle menace de nombreuses tâches routinières codifiables (caissiers, manœuvres, chauffeurs, manutentionnaires, comptables…). Mais parallèlement, certains emplois à fort contenu technologique se développent comme ceux d’analystes et de développeurs informatiques nécessitant un énorme chantier de formation et de reconversion. Environ 80 000 emplois n’ont pas été pourvus dans les technologies numériques en 2019, selon le Conseil d’orientation pour l’emploi. Ils auraient été 756 000 dans l’Union Européenne en 2020 d’après la Commission européenne. Selon Inops, réseau des experts du numérique : 99% des entreprises interrogées cherchaient à embaucher en 2020. Mais 66% se déclaraient victimes d’une pénurie d’experts numériques.

Le travail donc ne se perd pas, il se transforme… « Je ne crois pas à la fin du travail. Le travail reste l’activité humaine essentielle pour se définir », estime François Dubet, sociologue, professeur émérite à l’Université de Bordeaux et directeur de l’ouvrage « Les mutations du travail » (Éditions de la découverte – 2019). « Tous les métiers ne vont pas basculer vers le numérique. Le secteur des services à la personne par exemple, considéré comme peu qualifié, est celui qui recrute le plus et où la numérisation a peu de prise« .

Gilbert Cette, professeur d’économie associé à l’Université d’Aix-Marseille, spécialiste du marché du travail, abonde en ce sens : « de tout temps, l’homme a eu peur du progrès. Aujourd’hui, il n’y a aucun signe de disparition du travail sous l’effet du numérique. Au contraire, c’est d’un manque de productivité que nous souffrons. Si l’on veut financer la transition climatique, le vieillissement de la population ou le désendettement de l’État, il va falloir justement orienter le progrès technologique pour être plus économe en matière d’émissions de gaz à effet de serre et maintenir notre qualité de vie notamment en termes de soins« .

Une révolution de fait pour le monde du travail

Les salariés ont en fait une perception très ambivalente de l’évolution numérique du travail. Bien souvent, ils en perçoivent d’abord les aspects négatifs : la perte de certains métiers, la déstructuration des collectifs de travail, la création de nouveaux clivages notamment générationnels entre ceux qui maîtrisent les outils numériques et ceux qui sont installés dans des routines professionnelles et les effets pervers du « lean management » qui intensifie le travail et oblige sans cesse à en rendre compte. « Le lean management implique finalement que l’on passe plus de temps à dire ce que l’on fait qu’à réaliser ce que l’on a à faire. C’est le règne de l’accountability où une infirmière par exemple passe plus de temps à noter qu’elle a bien donné un cachet d’aspirine à un patient qu’à le lui donner », raille François Dubet. Des impacts qui sont loin d’être anodins selon lui : « le travail est un lieu essentiel de relations sociales et de solidarité. La numérisation des tâches et notamment le télétravail atténuent ce lien voire le fait disparaître. C’est une vraie souffrance sociale. C’est aussi un problème pour les syndicats qui ont plus de mal à mobiliser les salariés ».

« Avec un chômage endémique, on a créé une obsession autour de l’emploi et on ne s’intéresse plus à la notion de travail, à la qualité des tâches accomplies, au bien-être au travail…« 

Mais ces derniers mesurent également les aspects positifs de la numérisation du travail. À commencer par sa capacité à rendre les opérations plus rapides et plus efficaces. La machine se chargeant des tâches répétitives, le salarié – du moins dans certains métiers – a plus de temps pour se consacrer à des missions à plus forte valeur ajoutée et a moins de contrainte dans la gestion de ses horaires de travail. « Le numérique est une révolution de fait pour le monde du travail« , constate François Dubet. « Mais avec un chômage endémique, on a créé une obsession autour de l’emploi et on ne s’intéresse plus à la notion de travail, à la qualité des tâches accomplies, au bien-être au travail…« , regrette le sociologue, « aujourd’hui, le travail se résume à être payé le mieux possible pour pouvoir le supporter. C’est devenu une corvée nécessaire. Or ce n’est pas ça le travail. Il est au contraire au fondement du contrat social basé sur un juste équilibre entre contribution et répartition« .

Mieux accompagner la numérisation de l’économie

Une approche, selon François Dubet, qui se place aux antipodes de l’idée de revenu universel qui a refait surface ces dernières années en réponse notamment à la numérisation de la société et de l’économie. Le revenu universel permettrait de mieux affronter les défis économiques, sociaux, écologiques et démocratiques auxquels sont confrontées nos sociétés. En découplant le lien entre emploi rémunéré et activité, il est supposé sortir de la logique productiviste et accompagner la transition écologique. Ce revenu primaire permettrait d’être la contrepartie de la participation de chacun à la société et de lutter contre la précarité. « Cette utopie, imaginée par Thomas Paine au XVIIIème siècle et à l’origine très libérale, instaure une dichotomie entre ceux qui auront décidé de travailler en plus de leur revenu universel et ceux qui se contenteront de ce dernier, risquant justement de rompre ainsi le contrat social. Plus qu’un revenu universel, la priorité serait plutôt d’augmenter les salaires et d’améliorer la qualité du travail », estime François Dubet.

Autre piste à creuser, selon certains, pour mieux accompagner la numérisation de l’économie : une refonte du droit du travail. Afin de favoriser l’émergence des nouvelles activités liées au numérique notamment basées sur un travail non salarié et ce, sans dégrader la protection sociale, Gilbert Cette prônait en 2017 de faire évoluer le droit vers une protection pour tous les travailleurs dans « Travailler au XXIème siècle : l’ubérisation de l’économie ? » (Odile Jacob), un ouvrage co-signé avec l’avocat Jacques Barthélémy et dont une seconde édition réactualisée va prochainement être publiée. « Nous proposons un code du travail qui ne protège pas seulement le salarié mais le travailleur. Le travailleur indépendant fortement subordonné de l’économie de plateformes serait ainsi également protégé », explique Gilbert Cette. Autrement dit, un droit de l’activité professionnelle qui tienne compte de la dépendance économique plus que de la seule subordination juridique du contrat de travail.

Selon l’économiste, des ordonnances allant dans ce sens pourraient être prises d’ici l’été. Reste à surmonter les résistances. « Les syndicats de salariés sont un peu désemparés considérant que cette mesure complexifie les choses. Les représentants des entreprises concernées, notamment celles de l’économie de plateforme, y vont à reculons préférant le statu quo et la jungle actuelle », commente Gilbert Cette. Quoi qu’il en soit, c’est à une profonde mutation du travail à laquelle nous assistons, bien plus qu’à la fin du travail.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.