Enrico Durbano

Premier lien

Ils s’appellent Premier lien, Scrum Master ou encore coach agile mais que font-ils au juste ? La réponse avec cette série sur les métiers de l’intelligence collective vus par ceux qui les pratiquent, au quotidien, en entreprises.

Premier lien

Enrico Durbano, directeur général d’Eco-Compteur, est aussi Premier lien. Et pour cause : son entreprise, une PME française leader mondial du comptage des piétons et des cyclistes, pratique l’holacratie depuis 2017. Un chemin vers plus d’intelligence relationnelle. 

Enrico Durbano possède deux cartes de visite. Sur la première, il est écrit “directeur général” d’Eco-Compteur et sur la seconde, “directeur commercial”. Il pourrait en posséder une troisième avec le titre de « Premier lien » mais il n’est compris que de l’interne ou des familiers de l’intelligence collective. 

Ingénieur des Eaux et Forêts de formation, cet Italien de 43 ans, installé par amour à Lannion, en Bretagne, a participé à la création de cette PME française fondée en 2004 par Christophe Milon. 

Spécialisée dans le comptage des piétons et des cyclistes en ville et en milieu naturel, Eco-compteur est un leader mondial engagé sur la voie de l’entreprise libérée : depuis 2017, elle pratique l’holacratie, un mode de gouvernance basée sur l’autonomie des salariés, la responsabilité et l’esprit d’initiative. C’est ainsi qu’Enrico Durbano s’est vu attribuer le titre de Premier lien. Ses fonctions sont désormais clairement définies comme le veut cette méthode qui cadre et détaille les missions de chacun des salariés dans un souci de transparence. 

Au Premier lien, par exemple, d’établir la stratégie, de répartir les ressources (temps, budget…), de définir des indicateurs chiffrés, d’indiquer des priorités et d’attribuer des « rôles » aux salariés en vérifiant bien qu’ils aient les compétences nécessaires pour les exercer. « Le manager donner un cadre, mais attention, ce n’est pas le roi soleil, cela se fait dans l’échange pour renforcer l’adhésion des équipes », commente Enrico Durbano. Le Premier Lien, en revanche, n’anime pas les réunions et ne donne pas l’ordre d’accomplir une tâche. Ce n’est plus un chef mais un leader. 

Un changement difficile ? “Je ne suis pas attaché à la notion de pouvoir donc cela ne m’a pas posé de problèmes, précise Enrico Durbano. Mais c’est vrai que, dans nos équipes, certains de nos managers se sont trouvés en perte de repère. Nous les avons accompagné pour orchestrer cette redistribution de l’autorité”, confie-t-il.

Pour lui, tout est question d’organisation. Chez Eco Compteur chaque salarié est donc formé à l’holacratie et à la méthode GTD (Getting Things Done). “Pour moi, la première chose à faire lorsque l’on veut libérer son entreprise c’est de former les salariés à l’organisation personnelle, explique Enrico Durbano. C’est primordial pour gagner en autonomie et en responsabilité”. D’autant qu’un salarié peut avoir plusieurs rôles dans son cercle (son service) et à l’extérieur, dans d’autres départements de l’entreprise. 

Enrico Durbano est ainsi Premier lien de l’entreprise, mais aussi Premier lien du Cercle de coordination du flux des commandes. “J’ai au total plus de 40 rôles, ce qui est beaucoup, voir trop, reconnaît-il. Il va falloir que je fasse le ménage. Le fonctionnement en mode héros n’est pas bénéfique à l’entreprise”.  

Autre difficulté : donner un « feed-back » régulier aux salariés, ce qui fait partie des attributs du Premier lien. “On peut avoir tendance à fuir les conflits, à avoir du mal à dire quand cela ne va pas, de peur de blesser l’autre. En interne, plusieurs d’entre nous ont suivi une formation à la communication non violente que je préfère qualifier d’empathique. Pour faire un feed-back négatif, il faut choisir ses mots pour parvenir à un dialogue constructif qui s’avère, in fine, très bénéfique”. 

Le « feed back » positif est tout aussi délicat. “Par quoi remplacer la figure paternaliste du chef qui dit bravo, mon fils, tu as bien travaillé ? Nous n’avons pas encore trouvé la bonne formule”, confie-t-il.

Des points restent encore à améliorer. Un exemple ? “Nous réfléchissons à détailler la procédure de licenciement d’un salarié. Qu’est-ce que la sous performance et comment pourrait-elle nous pousser à nous séparer de quelqu’un ? Nous y travaillons”, indique Enrico Durbano.D’autres sujets vont prendre plus du temps. “Certains voient encore en moi le chef suprême mais c’est normal, on ne change pas par décret et en un claquement de doigt un management à l’ancienne qui fait partie, depuis tant d’années, de la culture du pays et de notre éducation à tous”, conclut-il. En attendant, la méthode porte ses fruits. “Son véritable apport réside dans le respect de la parole d’autrui, avec des tours de tables où chacun peut s’exprimer, y compris les introvertis, et des espaces dédiés pour régler les tensions”. De l’intelligence collective à l’intelligence relationnelle.

Portrait écrit par

Delphine Masson