Thibaud Brière

Philosophe

Dans une société qui survalorise les filières scientifiques et les profils d’ingénieurs, les sciences humaines et sociales semblent de plus en plus séduire les entreprises et les institutions. Comment sont-elles utilisées et qu’apportent-elles ? La réponse avec les portraits de six experts

“Je cherche à développer l’esprit critique

Thibaud Brière est philosophe en entreprise. Une discipline qu’il met au service de l’innovation et de la transformation des organisations en veillant à ne pas être instrumentalisé. Pas toujours facile.

Peut-on être philosophe en entreprise ? Voilà une question qui anime depuis des années Thibaud Brière, 44 ans. Ce n’est pas la seule. Qu’est-ce qu’un monde ? Qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que l’amour ? Ces interrogations ont orienté ses travaux de recherche alors qu’il était étudiant en philosophie. Une autre lui a valu un 20 sur 20 au baccalauréat : peut-on tout justifier ? Pas question, cependant, pour ce grand curieux, de finir enseignant-chercheur. Ceinture noire de karaté à 16 ans, avide de challenge, il va se frotter aux hommes, sur les bancs d’HEC, puis chez Axa Investment Managers, Deloitte et la FNAC d’où il démissionne bien vite, déçu par le monde du travail et son culte du chiffre. “En entreprise, j’ai rencontré beaucoup de tristesse et de résignation, mais aussi un manque cruel d’exigence intellectuelle“, confie-t-il. “Je n’ai jamais vu autant de personnes utiliser des concepts mal digérés ou asséner de faussetés avec autant d’aplomb“. C’est alors qu’il décide de créer une offre inédite de philosophie en entreprise : Philos. Ses premiers clients sont des grands groupes : Michelin, Adidas, Orange, Canal +, l’Union des Mousquetaires. Ses missions (conseil, formation ou conférences) reposent, entre autres, sur l’art du questionnement, du discernement et de la distinction, utile à l’entreprise pour faire des choix stratégiques. “Mon rôle consiste à développer l’esprit critique des salariés, précise-t-il. Je les incite à penser par eux-mêmes, à sortir du cadre, parce que l’innovation est clé aujourd’hui pour les organisations“. Ce qui peut passer, par exemple, par une conférence sur Hegel. “Je montre l’importance chez ce philosophe de la contradiction, qu’il considère comme essentielle pour avancer et je pointe, en regard, la faible place que l’entreprise lui accorde. Je suscite des prises de conscience“, poursuit-il.

En 2010, sa rencontre avec Michel Hervé, fondateur du groupe Hervé, change la donne. Le patron, connu pour son management basé sur la démocratie participative, lui demande de mettre en mots sa philosophie d’entreprise avant de l’embaucher. “J’étais alors, dit-il, le seul philosophe salarié de France“. Son rôle : promouvoir à l’externe le management concertatif du groupe. Et corriger, en interne, les dysfonctionnements, soit les écarts entre la théorie et la pratique. Il y restera sept ans. En 2018, en effet, il est poussé vers la sortie. Sa position d’éveilleur de conscience dérange. Développer l’esprit critique a des limites. “J’ai fini par être instrumentalisé. Je devais identifier toutes les critiques envers l’entreprise, mais la direction s’en servait pour mieux les neutraliser non pour faire évoluer l’organisation. Elle a réduit mon rôle à celui d’un sophiste capable de soutenir et de défendre un point de vue, quel qu’il soit“, explique-t-il.  

Thibaud Brière continue aujourd’hui sa route en tant que consultant. Il vient d’accompagner une ETI en quête de plus de démocratie participative.  Il croit toujours à l’utilité sociale du philosophe en entreprise. “Les organisations ont tout à gagner à se doter d’une fonction critique alors que les dirigeants sont souvent aveuglés par une cour de flatteurs“. Il revendique la contradiction féconde chère à Hegel, source de progrès. Mais il prévient : un vrai philosophe finit toujours par se rendre insupportable. Socrate a bien été poussé à boire la ciguë.

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Portrait écrit par

Delphine Masson