Les ouvrières à domicile, pionnières du télétravail

Les ouvrières à domicile ont joué un rôle très important jusque dans les années 90, en particulier dans le secteur textile. Elles ont été les pionnières du télétravail. Retour sur ce qu'a été le travail à domicile et le combat social des ouvrières pour être mieux payées.

Les ouvrières à domicile ont joué un rôle très important jusque dans les années 90, en particulier dans le secteur textile. Elles ont été les pionnières du télétravail. Retour sur ce qu’a été le travail à domicile et le combat social des ouvrières pour être mieux payées.

Le télétravail nous est aujourd’hui présenté comme une évolution des modes de travail. Certes, nous savons aussi que de nombreux travailleurs l’expérimentent depuis longtemps, qu’ils soient salariés ou indépendants. De la même façon, on oppose les cols blancs, qui peuvent travailler avec un ordinateur, et les ouvriers qui sont obligés d’aller à l’usine. Ces réalités ne doivent pourtant pas gommer une part de notre histoire, celle des ouvrières à domicile. 

Les ouvrières à domicile, une histoire presque oubliée

Le travail à domicile, l’ancêtre du télétravail, ne date pas d’aujourd’hui. Il a connu sa période la plus faste au XIXème siècle, mais dès le XVIIIème, les paysans devaient compléter les maigres revenus de leurs récoltes par différentes productions faites maison, notamment dans la fabrication d’outils.

Pourtant, ce sont les femmes qui ont été le plus sollicitées pour travailler depuis chez elles, principalement dans le secteur de l’habillement (dentellières, couturières, fileuses, etc.). Elles recevaient la matière première par livraisons régulières et devaient fournir en retour le travail réalisé dans les délais impartis. 

Le législateur a aussi entraîné, bien malgré lui, une augmentation de leur contingent. Ainsi, la Loi sur l’hygiène et la sécurité dans les établissements industriels du 11 juillet 1903 a soulevé un vent de révolte parmi les patrons d’usine. Plutôt que de mettre en place les nouvelles normes, ils ont licencié les ouvrières d’ateliers et se sont tournés vers les ouvrières et ouvriers à domicile. 

En 1904, la France comptait pas moins de 800 000 ouvriers – dont 90 % de femmes – qui travaillaient depuis chez eux. Ailleurs en Europe, les conditions de vie de la classe ouvrière et le travail à domicile étaient aussi largement partagés. En Belgique par exemple, l’Exposition Universelle de 1910 à Bruxelles avait mis leur travail à l’honneur par des photographies, alors que celui-ci n’était absolument pas valorisé par ailleurs. [1]

Le 10 juillet 1915, la situation des femmes ouvrières à domicile en France a changé à nouveau par le biais de la “Loi sur le salaire minimum des ouvrières à domicile dans l’industrie du vêtement”. Celle-ci fixait un salaire minimum qui devait être équivalent à celui des ouvrières d’usine, mais le texte était sujet à interprétations et ne favorisait pas un salaire vital pour ces femmes. 

Pourtant, comme l’expliquait la conseillère économique et sociale Chantal Rey, dans « Travail à domicile, salarié ou indépendant » en 2001, le travail à domicile n’a été reconnu officiellement comme du salariat qu’en 1957, au prix d’une lutte sociale : “L’obtention de la reconnaissance de 1957 fut longue et difficile. Elle se heurta notamment au fait que les relations du travailleur à domicile avec l’employeur n’étaient pas considérées par les juridictions comme relevant du lien de subordination juridique.

Les ouvrières à domicile, à l’aune du télétravail d’aujourd’hui

Mais loin de l’image d’Épinal de la dentellière, les ouvrières et ouvriers à domicile n’ont pas disparu. Ils sont moins visibles et effacés derrière ceux qui font du télétravail depuis un ordinateur. 

Des entreprises fournissent encore aujourd’hui du travail à ces salariés à part entière. Cela arrive plus rarement que ce n’était encore le cas dans les années 80 et 90. Mais les travailleurs à domicile ont un statut bien spécifique. Celui-ci n’a rien à voir avec celui des travailleurs indépendants (par conséquent à leur compte) ou des travailleurs employés chez un particulier. Mais ce statut peut s’ajouter à celui du télétravailleur s’il en respecte les critères[2]

Ainsi, un travailleur à domicile :

  • Doit effectuer des tâches manuelles ou intellectuelles. 
  • Ses travaux sont payés par une rémunération forfaitaire basée sur un tarif horaire, qui ne doit pas être inférieur au SMIC.
  • Il peut travailler seul ou être aidé par une personne de son entourage. 

Les raisons du travail à domicile, notamment manuel, sont diverses. Mais, bien souvent, les travailleurs à domicile font ce choix pour des raisons familiales ou encore de santé. Le télétravail s’est, quant à lui, construit sur des bases similaires, mais qui mettent en avant en priorité une autre qualité de vie et la fin totale ou partielle du trajet domicile-travail.

Dans ces deux cas de figure, la question de la frontière entre la vie professionnelle et la vie privée peut se poser. Encore qu’au XVIII et XIXème siècles, les ouvriers et ouvrières à domicile n’avaient pas tellement la tête ni le temps à se demander s’ils avaient trouvé un équilibre entre ces deux pans de leur vie. Une vie pour laquelle il fallait d’abord travailler beaucoup pour espérer se nourrir dignement. 

Il est intéressant de noter qu’au cœur du débat sur le télétravail, ce souvenir du travail à domicile n’a – à notre connaissance – pas été mis en avant. Au contraire, les commentateurs ont opposé le travail ouvrier et le travail intellectuel, principalement des cadres, pour montrer à quel point le télétravail ne s’adresse qu’aux catégories supérieures qui ont seulement besoin d’un ordinateur et d’une connexion Internet. 

Certes, les ouvriers à domicile sont aujourd’hui bien moins nombreux (les chiffres actuels ne sont pas disponibles) et moins visibles, et beaucoup de métiers n’ont aucun sens en télétravail. Mais l’histoire des ouvrières et ouvriers à domicile a été, pendant des siècles, le socle du travail chez soi. 

À noter : Un livre retrace l’histoire et les combats des ouvrières à domicile : Ouvrières à domicile, le combat pour un salaire minimum sous la Troisième république, de Colette Avrane. Presses Universitaires de Rennes, Mars 2013.


[1] Source : Colette Avrane, «Les conditions de travail des ouvrières à domicile révélées par des photographies : le cas de l’exposition universelle de Bruxelles de 1910», https://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1833

[2] Source : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F58

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