Emploi et compétences : l’effet double peine

S’il est une tendance qui ne fléchira pas, c’est bien la digitalisation du travail, tant dans le contenu des métiers que dans les procédures d’accès à l’emploi.

Si les études pointent des corrélations entre exclusion numérique et chômage, les usages “dégradés” d’Internet peuvent constituer pour les publics les plus “distants” une clé d’acquisition des compétences.

La pandémie de coronavirus va peser lourdement sur un marché de l’emploi qui donnait, pour la première fois depuis longtemps, les signes d’un essor retrouvé. Mais s’il est une tendance qui ne fléchira pas, c’est bien la digitalisation du travail, tant dans le contenu des métiers que dans les procédures d’accès à l’emploi. « Qu’il s’agisse de formation, de recrutement, d’organisation des carrières, d’adaptation et de valorisation des compétences, le numérique est en effet devenu un biais opératoire difficilement contournable », note Michèle Pasteur, directrice générale de l’Agence nouvelle des solidarités actives (ANSA). 

Or, plusieurs études pointent de fortes zones de percolation sociologique entre exclusion numérique et chômage. Selon l’Insee, le taux de chômage est supérieur d’un point au sein de la population éloignée du numérique. Une surreprésentation qui s’explique sans doute d’abord par un moindre niveau moyen de qualification (39 % de non-diplômés contre 11 % pour l’ensemble des les internautes).

Mais les causes de cette corrélation entre emploi et usages digitaux sont aussi à chercher dans la numérisation de plus en plus systématique des démarches liées à la recherche d’emploi. Ainsi, depuis 2016, l’inscription à Pôle Emploi se fait exclusivement par Internet. Ce, alors que, d’après l’opérateur national, 13% des demandeurs d’emploi n’utilisent pas ou utilisent peu Internet dans leur recherche.

Un monde du travail en forme de sablier

L’explosion numérique a également des effets – de mieux en mieux renseignés par les études – sur la structure même des emplois et, partant, sur celle du marché du travail. Et, là aussi, des lignes de fracture se dessinent. Si France Stratégie estime que 75% des emplois requièrent la maîtrise de compétences numériques, il apparaît que le numérique dessine un monde du travail en forme de sablier : en bas, des emplois peu ou pas qualifiés (agents d’entretien et manutentionnaires des entrepôts reliés aux plateformes), en haut, les emplois à forte qualification (ingénieurs, développeurs). Entre 2005 et 2015, dans les pays de l’OCDE, les premiers et les seconds ont respectivement progressé de 2,3 % et de 5,3 %. Alors que, dans le même temps, les emplois moyennement qualifiés chutaient de 7,5 %.

Usages détournés et montée en compétences

Mais certains poisons contiennent leur antidote. Pour les personnes à la fois éloignées du numérique et d’un emploi de qualité, Internet peut paradoxalement se transformer en levier efficace d’inclusion et de montée en compétences. La sociologue Dominique Pasquier, directrice de recherche émérite au CNRS, a observé durant quatre ans les pratiques numériques des  familles modestes. « Pour des personnes qui ont eu une scolarité laborieuse, distante, voire raccourcie, Internet apparaît comme un vecteur d’apprentissage plus en phase avec leurs attentes : la désintermédiation et l’anonymat abolissent tout rapport statutaire et hiérarchique ainsi que toute hypothèse de sanction. Les connaissances que ces personnes peu ou pas qualifiées obtiennent à travers des recherches portant sur le travail scolaire des enfants, la santé, ou encore sur leurs propres métiers contribuent dans une certaine mesure à rééquilibrer leur relation avec le monde des experts ». D’une certaine manière, les usages “différents” d’Internet constituent une clé d’entrée dans l’acquisition tous azimuts de connaissances et de savoirs. D’où l’intérêt, pour les acteurs de l’emploi et de la formation, de ne pas négliger ni brider ces usages hétérodoxes. Et pourquoi pas, d’en faire de nouveaux cadres et matériaux d’apprentissage.

Sur ce champ des compétences, la construction du “monde d’après” renvoie à une équation périlleuse. Alors que la crise a sanitaire a exacerbé la centralité du numérique dans l’accès à l’emploi, les entreprises vont devoir piloter la transformation de leurs organisations et accompagner les salariés vers des compétences de plus en plus numériques, en veillant à respecter des usages plus frustes et moins “orthodoxes” des interfaces digitales, pour se garder de surajouter de l’exclusion à l’exclusion.

Et pour les femmes, c’est triple peine…

Les chiffres de l’Observatoire Paritaire des métiers du Numérique, de l’Ingénierie, des Études et du Conseil et des métiers de l’événement sont éloquents : les femmes ne représentent que 30% des effectifs du numérique. Et cette présence est très largement concentrée sur les fonctions dites “support” (ressources humaines, l’administration, le marketing ou la communication). Une situation plus que confirmée à l’échelle européenne. En 2015, alors que 57 % des diplômés de l’Union étaient des femmes, seulement 25 % d’entre elles avaient obtenu un diplôme dans les filières du numérique et elles n’étaient plus que 13 % à travailler dans le secteur.

Parcourir le dossier
Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.