Les oubliés de la “startup nation”

Comme toute révolution, la transformation numérique est inégalitaire. Elle génère ou accentue les fractures, territoriales, générationnelles, sociales, personnelles. Laissant 13 millions de Français sur le bord du chemin

Comme toute révolution, la transformation numérique est inégalitaire. Elle génère ou accentue les fractures, territoriales, générationnelles, sociales, personnelles. Laissant 13 millions de Français sur le bord du chemin.

C’est l’un des grands marqueurs de cette première partie du XXIème siècle : la sédimentation d’Internet dans toutes les strates de la société. Le numérique n’est pas seulement le miroir technologique de la mondialisation, il est aussi l’avatar de toutes les croissances : développement fulgurant des taux de connexion et d’équipement, multiplication exponentielle des fonctionnalités opérationnelles, explosion débridée des usages. Ce, au nom d’une doxa heureuse et conquérante, tout entière concentrée dans la figure allégorique de la “startup nation”.

Seulement voilà, les “premiers de cordée” de la génération digitale, hérauts d’une dynamique innovante et entreprenante, ne parviennent plus à cacher une impressionnante cohorte de laissés-pour-compte. «Le diagnostic est aujourd’hui partagé, dûment renseigné par plusieurs grande études barométriques (*) : en France, environ 13 millions de Français sont maintenus à l’écart de la révolution numérique», précise Philippe Marchal, président du Syndicat de la Presse Numérique.

7 millions d’internautes “distants”

Parmi ces exclus du numérique, on distingue deux grandes familles. D’une part les non-internautes, soit 6,7 millions de nos concitoyens qui ne se connectent jamais à internet, d’autre part les internautes qualifiés de “distants”, soit 7 millions de Français dont les compétences numériques sont trop faibles pour leur permettre de réaliser des opérations “simples”, comme des achats en ligne, la construction d’un réseau social personnel. Ou, plus préoccupant encore, l’accomplissement des démarches administratives.

La question de l’accès aux services publics apparaît en effet comme un sujet majeur de préoccupation. «Si le gouvernement, comme il en a affiché la volonté, systématise la numérisation de l’accès à l’ensemble des services publics à l’horizon 2022, nous pouvons d’ores et déjà estimer que 20 % à 25 % des citoyens seront en difficulté», avance Nicolas Kanhonou, directeur de la promotion de l’égalité et de l’accès aux droits auprès du Défenseur des droits.

Les “have” et les “have not”

Le phénomène d’exclusion renvoie entre autres à une “fracture numérique” infrastructurelle. Nombre de citoyens n’ont pas accès ou ont un accès de qualité médiocre aux réseaux : c’est notamment le cas d’un tiers des habitants des communes de moins de 1 000 habitants. «Quand on parle d’un pays connecté à 98%, il s’agit d’un potentiel géographique. Les logements, écoles et lieux de travails ne sont pas connectés à 98%. Il existe des milliers de zones enclavées, dans les campagnes, mais aussi dans le périurbain, où la fibre et la 4G sont peuvent être dans la rue et pas dans les lieux d’activité ou les domiciles», affirme Florence Durant Tornare, fondatrice et déléguée générale de Villes Internet.

Mais la “fracture numérique” ne peut se réduire à la seule dimension technique de la connexion et de l’équipement. Elle ne qualifie pas seulement une césure entre les “have” et les “have not”. Plus que la question de l’accès, c’est principalement la question des usages qui détermine le fossé entre les gagnants et les déclassés.

Pour qualifier le phénomène d’exclusion numérique, les sociologues ont recours au terme d’“illectronisme”, utilisé pour la première fois publiquement dès 1999 par Lionel Jospin, alors Premier ministre. «Le mot a le mérite d’être immédiatement parlant, qualifiant comme l’illettrisme une difficile autonomie dans les usages les plus simples de la vie quotidienne et le risque induit d’exclusion», note Hervé Fernandez, directeur général de l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme (ANLCI).

Internet des grandes villes et internet des champs

L’exclusion est d’abord territoriale. 50% des non-internautes résident dans des communes de moins de 20 000 habitants. Seuls 60% des habitants de communes rurales et 65% de villes moyennes se disent compétents pour utiliser un ordinateur, contre 76% des résidents de l’agglomération parisienne. Alors que 74% de ces derniers ont déjà effectué des démarches administratives sur Internet, 39% des habitants des villes moyennes n’ont pas encore franchi le pas. 

Au paramètre territorial viennent se superposer deux facteurs déterminants d’inégalité : les niveaux d’étude et de revenus. La moitié des non-internautes et le quart des internautes distants disposent d’un faible niveau d’étude (élémentaire ou collège), contre 15% de la population en moyenne. Si un tiers des Français s’estime peu ou pas compétent pour utiliser un ordinateur, cette proportion monte à 40% chez les personnes à bas revenus et explose à 74% chez les non-diplômés.

Enfin, les questions d’âge et de situation familiale pèsent également fortement  sur l’exclusion numérique. 33% des distants et 66% des non-internautes ont plus de 65 ans. Les personnes vivant seules se sentent moins compétentes pour utiliser un ordinateur (50% et 51%, contre 67% en moyenne).

«Non seulement l’exclusion touche une part importante de la société, mais d’un point de vue sociologique elle concerne un spectre très élargi et divers de la société», commente Philippe Marchal, président du Syndicat de la Presse Numérique.

Conscient des enjeux soulevés par cette nouvelle fracture nationale, le gouvernement, en 2018, a érigé le sujet au rang de grande cause publique et lancé un Plan national pour un numérique inclusif, doté d’une enveloppe de 10 millions d’euros. Objectif : développer les compétences nécessaires à la maîtrise et à l’autonomisation vis-à-vis des interfaces numériques et former 1,5 million de personnes à l’apprentissage et aux usages de l’Internet. L’inclusion numérique est devenue un chantier nécessaire autant qu’urgent. Un chantier extrêmement complexe. Et éminemment politique.

* Données Insee ; Baromètre du numérique 2019 (CREDOC, Arcep, CGE, Agence du Numérique) ; Étude 2018 CSA-Syndicat de la presse Numérique.

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