L’identité professionnelle se manifeste à travers des gestes, postures et attitudes spécifiques à chaque métier. Lorsqu’une personne change de poste, elle doit également adopter de nouvelles postures, ce qui soulève des questions sur la sincérité de ces comportements et leur impact émotionnel.
L’approche socio-matérielle de l’identité professionnelle
L’approche socio-matérielle examine comment l’identité professionnelle se construit à travers les interactions avec l’environnement matériel et les pratiques sociales qui en découlent. Au-delà des simples marqueurs sociaux comme un bureau plus spacieux ou un véhicule de fonction plus luxueux, certains éléments matériels induisent de nouveaux comportements qui participent activement à la régulation identitaire.
Une étude menée par Paring, Pezé et Huault (2017) illustre ce phénomène à travers l’observation d’une équipe de consultants internes formée lors d’une réorganisation d’entreprise. L’élément central de leur analyse était un tableau blanc utilisé quotidiennement pour noter les tâches à réaliser, les difficultés rencontrées et les progrès accomplis. Ce rituel quotidien, ainsi que les réunions debout, ont fait émerger différentes postures qui incarnaient performativement les valeurs du programme de lean management que ces consultants devaient déployer : transparence, résolution de problèmes et orientation vers les résultats.
Entre adoption sincère et performance exagérée
L’étude révèle que certains consultants adoptaient ces nouvelles pratiques avec une exagération notable. En référence à Judith Butler, les auteurs suggèrent que cette exagération peut constituer une forme de résistance implicite à une identité imposée de l’extérieur. En surjouant les postures attendues, ces consultants parodient le rôle et signalent que l’identité n’est pas naturellement adoptée mais performée.
Le rôle des objets et des émotions
Les objets possèdent ce que Gibson appelle des “affordances” – des possibilités d’actions qu’ils offrent à leurs usagers. Cependant, il existe une différence fondamentale entre utiliser des équipements imposés et saisir les potentialités des objets disponibles.
L’exemple de Constantin Stanislavski, fondateur de l’Actor Studio, illustre une chronologie différente : l’acteur est d’abord investi par le rôle et poussé à jouer par ses émotions, ce qui l’amène à réinterpréter son environnement matériel (un coupe-papier devient une dague, une serviette un turban). C’est seulement à la fin de ce processus qu’il “devient un guerrier”. Les émotions jouent ici un rôle crucial en transformant la perception de l’environnement.
Limites de la régulation identitaire imposée
La régulation identitaire qui s’effectue à travers des éléments matériels imposés semble efficace pour faire adopter de nouvelles postures, mais peut-on vraiment parler d’une nouvelle identité professionnelle authentique ? Le fait que cette régulation précède l’apparition d’émotions liées à l’intériorisation du rôle empêche une perception véritablement nouvelle et disruptive de l’environnement.
Imposer un environnement et ses usages, plutôt que simplement proposer un nouvel environnement, limite considérablement la plasticité identitaire. Cette plasticité est pourtant essentielle à l’innovation et à une attention accrue portée à notre environnement, comme le souligne Eric Ries lorsqu’il évoque l’importance d’être attentif aux usages émergents des nouvelles applications.


