Aude Tahon : Les métiers d’art répondent aux aspirations de la société en quête de sens

Aude Tahon, Présidente d'Ateliers d’Art de France, évoque l’attractivité des métiers d’art auprès des jeunes mais aussi des personnes en reconversion.

Aude Tahon, Présidente d’Ateliers d’Art de France, évoque l’attractivité des métiers d’art auprès des jeunes mais aussi des personnes en reconversion.

Que représente le marché des métiers d’art en France ?

Aude Tahon. On estime à près de 38 000 le nombre d’entreprises dans ce secteur. Elles emploient plus de 60 000 personnes pour un chiffre d’affaires total de 8 milliards d’euros. Le rapport Huppé « France, métiers d’excellence » de 2018 avance pour sa part le nombre de 70 000 entreprises. En fait, ce marché ne disposant pas de code d’activité spécifique, il est très difficile d’avoir des chiffres précis. La loi du 18 juin 2014 a tout de même défini un cadre juridique reconnaissant notamment la dimension artistique de ces métiers. De même, l’arrêté du 24 décembre 2015 a identifié 281 métiers et 16 domaines d’activité. Il est a noté que 86% des acteurs du marché sont des entreprises individuelles.

Est-ce un secteur dynamique ?

A.T. La tendance à privilégier une économie plus vertueuse recourant aux circuits courts, à l’économie de la matière, à la fabrication en pièces uniques en rupture avec l’uniformisation et la consommation de masse, se traduit par une augmentation du nombre de prescripteurs faisant appel à nos ateliers (architectes, hôtellerie, chefs étoilés…). Ces derniers représentent aujourd’hui 35% des revenus des entreprises des métiers d’art, derrière nos principaux clients qui sont les détaillants ainsi que le grand public. Notre clientèle est le plus souvent éloignée de l’atelier et internationale. Nous accédons aux marchés internationaux notamment sur les salons comme Révélations et Maison & Objet (65% de visiteurs étrangers) et dans les régions bénéficiant de flux touristiques. On constate en outre un regain d’intérêt pour nos métiers. Le nombre de demandes de stages et de reconversion ne cessent d’augmenter ces dernières années. De même la sollicitation de nos entreprises pour participer à des forums d’orientation au sein des établissements scolaires, sont des indicateurs des aspirations de la société en quête de sens et d’une voie possible de réalisation de soi.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur le secteur ?

A.T. Notre réseau a enregistré l’annulation de près de 300 événements. C’est une perte considérable de chiffre d’affaires pour nos ateliers. Du coup, les solutions numériques se sont développées notamment au travers des réseaux sociaux comme LinkedIn pour toucher les prescripteurs et Instagram pour le grand public mais aussi pour maintenir le lien au sein même de la profession. Les fonctionnalités de ces réseaux sociaux sont très utiles pour maintenir la relation avec notre clientèle. Pour ce qui concerne la commercialisation, les entreprises du secteur ont tout intérêt à privilégier les plateformes collectives de vente en ligne, comme Empreintes, Artsper, Artsy ou Singulart, permettant un meilleur référencement, et de rendre visible les valeurs attractives des offres de nos entreprises qui sont pour la plupart de petite taille.

Le système de formation aux métiers d’art est-il suffisamment adapté au secteur ?  

A.T. En la matière, l’industrie du luxe et les branches industrielles ayant cette prérogative, ont imposé les référentiels de formation du marché dans lesquels ne se retrouvent pas forcément les entreprises du secteur. Pour nos entreprises de métiers d’art, il ne s’agit pas tant en effet de former de la main d’œuvre que des professionnels devant devenir des experts dans leur spécialité avec une forte propension à la création tout en maîtrisant les bases de la gestion d’entreprise. La formation aux métiers d’art ne peut être réduite au seul apprentissage de gestes, mais doit être étendue au triptyque créativité́ / réalisation / commercialisation, sans qu’aucune de ces trois composantes ne fasse défaut. C’est pourquoi Les Ateliers d’Art de France ont proposé en 2018 de développer le concept d’Atelier-école, reposant sur la nécessité d’heures de formation en atelier, reconnaissant la place des professionnels de métiers d’art au cœur des enjeux de la formation et nécessitant l’harmonisation des partenariats entre les professionnels et les acteurs de la formation.

Existe-t-il des spécificités en matière de transmission pour les métiers d’art ?

A.T. La transmission est étroitement liée à la relation qui s’établit entre l’apprenant et le professionnel. Cela passe par un lien de confiance qui s’inscrit dans la durée et où l’apprentissage de l’économie du geste est essentiel. La particularité de ce secteur est aussi de privilégier une démarche collective tant dans le partage des pratiques et des savoirs que dans celui des fichiers clients par exemple. L’approche concurrentielle y est moins prégnante. On voit d’ailleurs fleurir des activités et locaux collectifs avec partage de moyens voire de clients.

Le statut de Maître d’Art soutenu par le ministère de la Culture est-il, selon vous, une bonne réponse au besoin de formation du secteur ?

A.T. Ce dispositif financé par le ministère et porté par l’INMA (Institut national des métiers d’art) ne concerne à ce jour qu’une centaine d’ateliers. Nos entreprises ont pourtant toutes besoin d’un cadre de reconnaissance permettant d’assurer la transmission de nos métiers d’art, voire de nos entreprises. À cela s’ajoute, comme au Japon avec les « Trésors vivants », le risque de voir stagner certaines activités. Subventionnées, mises « sous cloche », les ateliers bénéficiant de ce statut peuvent avoir tendance à se couper du marché, à être moins dynamiques.

Comment est géré l’innovation sur ce marché ?

A.T. J’ai quelques réserves par rapport à ce mot « innovation ». Il est trop souvent assimilé aux nouvelles technologies. Or, s’ils peuvent bien sûr recourir à ces dernières, les métiers d’art innovent aussi et surtout en inventant de nouveaux gestes, en travaillant différemment la matière ou en créant leurs propres outils. 


82% des professionnels identifient l’atelier comme lieu de formation idéal pour la transmission des savoir-faire. Source : Ateliers d’Art de France en partenariat avec Pollen Conseil, « La formation dans le secteur des métiers d’art », novembre 2017

50% des personnes en formation aux métiers d’art sont des adultes en reconversion professionnelle. Source : rapport CESER Ile-de-France, novembre 2017

59% des professionnels de métiers d’art ont suivi des formations depuis qu’ils exercent, spécifiquement dans l’apprentissage de techniques (41%).

48% des professionnels transmettent leur savoir-faire au sein de leur atelier avec une priorité donnée à la technicité (97%). Source : étude sur « la formation dans le secteur des métiers d’art », octobre 2018, Ateliers d’Art de France

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.