Pourquoi ne faut-il pas faire un métier que l’on aime ?

Trois postures sont possibles face au travail : travailler pour gagner sa vie, travailler pour réussir, travailler pour se réaliser. Si la dernière option est de loin la plus enviée, elle est périlleuse et n’en est pas moins souhaitable.

Trois postures sont possibles face au travail : travailler pour gagner sa vie, travailler pour réussir, travailler pour se réaliser. Si la dernière option est de loin la plus enviée, elle est périlleuse et n’en est pas moins souhaitable. La confusion entre centre d’intérêt et passion pouvant conduire à un mauvais mariage avec le travail.

Être « passionné par » et « s’intéresser à » quelque chose est loin d’être identique. Les arguments qui plaident en faveur de la conversion de sa passion en métiers sont légion ; on travaille d’autant mieux que l’on fait ce que l’on aime, le travail étant incontournable, autant faire ce qui nous plaît, etc. Pourtant, faire de sa passion son métier peut s’avérer contre-productif. Combien de passionnés de sciences se sont heurtés aux dérives des laboratoires de recherche, reléguant la discipline au second plan ? Combien de professeurs de philosophie ont fini par comprendre qu’aimer l’art de la sagesse est une chose et être enseignant à l’Education Nationale, une autre ? Combien de passionnés des beaux-arts se sont lassés de coordonner des photographes, des déménageurs et des imprimeurs, pour éditer des catalogues d’expositions, certes magnifiques, mais les confinant à des rôles très administratifs, bien éloignés de l’amour de l’Art. Combien de passionnés du septième art n’ont jamais mis les pieds sur un plateau de tournage ou rencontré un acteur, tant l’industrie du cinéma s’est rationalisée et industrialisée ?

Selon le dictionnaire, une passion est un penchant vif et persistant, un mouvement affectif très vif qui s’empare de quelqu’un en lui faisant prendre parti violemment pour ou contre quelque chose ou quelqu’un. Mais elle ne fait pas de nous des personnes mieux placées pour exercer un métier la concernant. Un passionné de jazz ne saura peut-être jamais écrire pour un magazine musical. Une fashionista ne sera pas nécessairement une bonne scénographe de défilés de mode, ni assurément une styliste de talent.

Il est parfois préférable de dissocier passion et travail, en cultivant précieusement la première au sein de son jardin secret. Fournir tout l’effort que requiert un travail aujourd’hui (constance, motivation, implication, progression) s’accorde davantage avec un centre d’intérêt, même très vif.

Mais comment distinguer une passion d’un centre d’intérêt ? Peut-être tout simplement en considérant qu’une passion peut vous suivre toute une vie et que vous vous y adonneriez quand bien même vous ne seriez pas payé pour le faire (parce qu’encore étudiant, en week-end, en vacances, à la retraire, en congés sabbatique…).

Et à l’inverse, en constatant que votre centre d’intérêt a malgré tout besoin d’un ressort financier pour vous mobiliser davantage.

Le capitalisme moderne, dans lequel nous vivons, a permis la création d’entreprises dont la responsabilité sociale est d’accroître leurs profits. Et le management s’est développé autour du « principe de la maximisation de la valeur pour l’actionnaire ». Une doxa qui rendait parfaitement possibles les trois postures face au travail, mentionnées plus haut : travailler pour gagner sa vie, travailler pour réussir, travailler pour se réaliser. Cependant, ce leitmotiv de maximisation du profit pourrait bien entrer désormais en contradiction avec les nouveaux défis que les entreprises sont sommées de relever (écologiques, sociaux…).

Aujourd’hui, la détermination d’une nouvelle finalité de l’entreprise, par sa direction et son management, constitue une mission essentielle, difficile et surtout à hauts-risques. A quoi servent les entreprises ? Pourquoi et pour qui doivent-elles créer de la valeur, sont de nouvelles questions introduites par la prise de conscience des enjeux auxquels l’humanité est désormais confrontée : avenir de la planète, chômage de masse, dette des Etats, recul de l’Etat-providence, course à la productivité, sécurité, vieillissement de la population…

Et la tentation sera grande pour les collaborateurs de mettre de la passion dans la poursuite d’une mission d’entreprise inspirante puisqu’au service du bien commun, et pour l’entreprise de ne pas les laisser faire.