Frank Bournois : "La reconnexion aux apprentissages professionnels va devenir une nécessité régulière"

Directeur général d’ESCP Business School

"On n’acceptera plus demain – ni déjà aujourd’hui pour la génération entrant dans la vie active – d’être dirigé sans comprendre et accepter le sens de son travail."

Comment former de futurs managers et leaders à ce que seront les entreprises demain ? Pour Frank Bournois, Directeur général d’ESCP Business School, une grande école de management ne doit pas seulement comprendre le monde dans lequel elle évolue, elle doit dessiner les contours du monde de demain.

La montée en puissance dans les entreprises de la notion de compétences génère de nouveaux enjeux de formation. Comment les grandes écoles peuvent-elles y répondre ?

Demain, pour chacun d’entre nous, il y aura effectivement de plus en plus de passages obligés par la case formation. Aujourd’hui, la formation continue représente 20% du budget de l’ESCP. En poids relatif, elle devrait rester à peu près à ce niveau, mais elle va grossir en valeur absolue. Car la reconnexion aux apprentissages professionnels va devenir une nécessité régulière. Nos écoles seront donc demain plus qu’aujourd’hui des plateformes de transit et des lieux de resourcement. Et il faut d’ores et déjà y réfléchir. Le risque de voir les cabinets de conseil et les plateformes de diffusion de la connaissance en open source tenter de se substituer aux grandes écoles n’est pas nul. Or nous avons des atouts qu’ils n’auront jamais : un lien unique entre recherche, pédagogie et monde corporate, et un réseau d’anciens fort et solide.

Quelle forme pourrait prendre cette offre future de programmes accessibles “en continu” ?

Alors que toutes les grandes écoles sont déjà en train d’élargir leur palette de cursus (bachelors, master grande école, mastères spécialisés, MSc, MBA, doctorats, formation continue), L’accès aux formations “tout au long de la vie” pourra prendre des formes diverses : tickets d’entrée conditionnant des droits à des catégories diversifiées de programmes, forfaits calculés sur des périodes définies, systèmes d’abonnement à vie… Là aussi, il faut y réfléchir vite. Nous sommes à une période à la fois charnière et décisive de notre histoire, où il nous faut faire des choix ambitieux face à des enjeux concurrentiels accrus. Aujourd’hui, à l’ESCP, nous tendons vers un équilibre budgétaire qui doit être atteint en 2021, mais nos besoins de financement sont à la hauteur de nos ambitions : élevés ! Il nous faut investir massivement dans l’immobilier, la transformation numérique, la recherche et les student services. Nous estimons que l’enveloppe à consentir tourne atour de 180 millions d’euros.

La compétition entre grandes écoles peut-elle se traduire par un phénomène de concentration ?

C’est inéluctable. En Allemagne et en Italie, le nombre des grandes écoles de management est historiquement réduit. En France, on en compte encore une trentaine ! Il ne fait pas de doute que les acteurs qui n’auront pas atteint la taille critique disparaîtront, et plus vite qu’on ne le pense. Car le jeu ne se joue pas à une échelle nationale, mais bien internationale. Avec 35% d’étudiants européens non français, 25% d’étudiants non européens et “seulement” 40% d’élèves français, l’ESCP est sans conteste la plus internationale de toutes les écoles de management. Nous accueillons des étudiants d’une centaine de nationalités et comptons 60 000 alumni dans 150 pays.

Au-delà de l’innovation dans les cursus, les transformations qui traversent nos sociétés n’interrogent-elles pas le modèle même des grandes écoles ?

S’interroger sur nos modèles, c’est ce que nous faisons depuis le début, sinon nous ne serions plus là ! L’ESCP Europe, fondée en 1819, est la plus ancienne business school du monde et la première en termes de longévité. Cette résilience aux transformations successives du monde – hier révolution industrielle, aujourd’hui révolution numérique, demain révolution écologique -, elle la doit autant à sa capacité d’adaptation qu’à son souci d’anticipation. Il s’agit donc d’entrer dans un monde en transformation, tout en conservant les ancrages qui ont fait notre force, comme notre identité européenne, gage de diversité, d’interculturalité, de défense des valeurs sociales, économiques et politiques.

En tant qu’école de management, il vous faut aussi rester en veille sur les nouveaux modèles managériaux. Quel regard portez-vous sur l’évolution du management dans les entreprises ?

Cette évolution est centrale dans nos réflexions. Le management “moderne” peut être décrit au travers d’un bouquet de valeurs que je résume sous l’acronyme MISFITS, pour “meaning, interdisciplinarity, system, focus, imagination, trust, sharing”. Ou, en français : sens, interdisciplinarité, systémique, focus, imagination, confiance et partage. Les organisations du travail calquées sur des modèles d’autorité strictement hiérarchique sont devenues obsolètes. On n’acceptera plus demain – ni déjà aujourd’hui pour la génération entrant dans la vie active – d’être dirigé sans comprendre et accepter le sens de son travail. Ce qui suppose que l’entreprise se décloisonne dans ses frontières tant internes qu’externes. Internes en promouvant l’interdisciplinarité, l’intelligence collective. Externes en agissant comme partie prenante responsable de la société et plus globalement, d’un monde en transformation profonde.

Nos valeurs
Au sein de l’Observatoire de la Compétence Métier, notre ambition première est de remettre l’humain au centre de l’équilibre des entreprises.

Depuis sa création, l’Observatoire de la Compétence Métier s’est donné pour mission de fédérer et d’informer les professionnels et les particuliers sur la nécessaire préservation et promotion de l’humain ainsi que de la compétence métier en entreprise. Nous sommes en effet convaincus que la compétence métier et l’expertise des femmes et des hommes qui composent l’entreprise se révèlent à long terme un patrimoine inestimable.

Notre ambition, au travers de nos publications, est d’affirmer avec conviction que ces valeurs sont le véritable patrimoine de l’entreprise, la réelle valeur ajoutée et surtout la meilleure protection contre les dérives actuelles que sont la standardisation, la vision court-termiste et le nivellement par le bas des logiques d’entreprise.